de bataille. Les deux divisions Steinmetz et Henkel, appartenant au
corps de Ziethen, repoussé la veille de Charleroy, occupaient la
première les trois villages de Saint-Amand, la seconde celui de Ligny.
Elles avaient quelques bataillons dans les villages, et le reste était
disposé en masses serrées sur le talus en arrière. Les divisions Pirch
II et Jagow servaient de réserve, la première aux troupes défendant
Saint-Amand, la seconde à celles qui défendaient Ligny. Il y avait là
environ 30 mille hommes. Le corps de Pirch Ier, le deuxième de l'armée
prussienne, placé sur la grande chaussée de Namur, à l'endroit dit les
_Trois-Burettes_, formait avec ses quatre divisions, Tippelskirchen,
Brauze, Kraft, Langen, une seconde ligne d'environ 30 mille hommes,
prête à appuyer la première. Le 3e corps prussien, celui de Thielmann,
arrivait dans le moment de Namur, et Blucher l'avait placé à son
extrême gauche, en avant du Point-du-Jour, à l'endroit même où la
route de Charleroy joint la chaussée de Namur. Il voulait ainsi
défendre sa communication avec Namur et Liége, par laquelle devaient
lui arriver le corps de Bulow et tout son matériel. La précaution
était sage, mais allait paralyser la meilleure partie de son armée.
Son plan consistait, d'abord à bien protéger le point où la route de
Charleroy coupait la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
c'est-à-dire le Point-du-Jour et Sombreffe, puis à défendre
vigoureusement Ligny et les trois Saint-Amand, et enfin comme la
présomption ne manquait jamais à son énergie, à percer au delà de
Saint-Amand, à refouler Napoléon sur Charleroy, et à le jeter même
dans la Sambre, les Anglais et la fortune aidant. Mais il se berçait
d'une vaine illusion, et cette campagne de 1815, qui devait si bien
finir pour lui, ne devait pas si bien commencer, et au moins dans
cette journée du 16, la victoire devait encore une fois adoucir nos
revers!
[En marge: Napoléon monte dans un moulin pour observer le champ de
bataille.]
[En marge: Son plan d'attaque.]
[En marge: Ordre à Ney de se rabattre sur les Prussiens.]
Bien que le terrain de Saint-Amand à Ligny disposé en amphithéâtre,
dût être assez visible pour nous, cependant l'épaisse rangée d'arbres
qui bordait le ruisseau gênait fort notre vue, et nous pouvions tout
au plus distinguer à travers quelques percées les masses accumulées de
l'armée prussienne. Au milieu de la plaine de Fleurus et un peu sur
notre droite, s'élevait un moulin, dont le propriétaire effrayé pour
son bien, était accouru afin d'y veiller. Le bonnet à la main, et tout
ému de se trouver en face de Napoléon, il le fit monter par des
échelles tremblantes jusqu'au toit de son moulin, d'où l'on pouvait
examiner à l'aise le champ de bataille choisi par l'ennemi. Du haut de
cet observatoire Napoléon aperçut très-distinctement les trente mille
hommes de Ziethen rangés partie dans les villages de Saint-Amand et de
Ligny, partie sur le talus en arrière, et au-dessus, sur la grande
chaussée de Namur à Bruxelles, le corps de Pirch Ier, égal en nombre à
celui de Ziethen, enfin les troupes de Thielmann qui venant de Namur
commençaient à garnir les coteaux situés vis-à-vis de notre extrême
droite. Il évalua cette armée à environ 90 mille hommes, et il ne se
trompait guère, puisqu'elle était en réalité de 88 mille, par suite
des légères pertes de la veille. Napoléon comprit aussitôt qu'il avait
sous les yeux l'armée prussienne à peine réunie, et n'ayant pas pu se
joindre encore aux Anglais, puisqu'elle ne faisait que d'arriver bien
qu'elle eût été avertie la première de notre apparition, tandis que
les Anglais, avertis douze heures plus tard, et ayant une distance
double au moins à franchir, ne pouvaient évidemment pas être encore au
rendez-vous. Il forma donc le projet de l'attaquer immédiatement en
s'y prenant de la manière suivante. Il résolut à son extrême droite,
le long des coteaux que borde le ruisseau de Ligny en s'approchant de
la Sambre, de se borner à des démonstrations apparentes mais peu
sérieuses, afin de retenir sur ce point une partie des forces de
Blucher en l'inquiétant pour ses communications avec Namur, puis avec
sa droite elle-même composée de l'infanterie de Gérard, d'attaquer
vigoureusement Ligny, d'attaquer tout aussi vigoureusement avec sa
gauche, composée de Vandamme et de la division Girard, les trois
Saint-Amand, et de tenir enfin la garde en réserve, pour la porter là
où la résistance paraîtrait le plus difficile à vaincre. Mais pour
assurer de plus grandes conséquences à cette bataille, qui ne serait
pas très-avantageuse si elle se réduisait à une position vaillamment
emportée, il imagina d'y faire contribuer les troupes de Ney d'une
façon qui devait être décisive. Si nous avons bien retracé la
configuration du pays, le lecteur doit comprendre que l'ensemble du
champ de bataille présentait un triangle allongé, dont le sommet était
à Charleroy, et dont les deux côtés venaient tomber sur la grande
chaussée de Namur à Bruxelles, l'un aux Quatre-Bras, l'autre à
Sombreffe (Sombreffe et le Point-du-Jour sont à peu près équivalents.
Voir la carte nº 65). Napoléon et Ney, en faisant face le premier aux
Prussiens, le second aux Anglais, étaient rangés chacun sur un côté du
triangle, et étaient pour ainsi dire adossés l'un à l'autre, à la
distance de trois lieues environ. Il était donc facile à Ney qui ne
pouvait pas encore avoir beaucoup de monde à combattre, de détacher 12
ou 15 mille hommes sur les 45 mille dont il disposait, lesquels
faisant volte-face devaient prendre à revers la position de Ligny et
de Saint-Amand, et envelopper la plus grande partie de l'armée
prussienne. Si cette manoeuvre était exécutée à temps, Marengo,
Austerlitz, Friedland, n'auraient pas procuré de plus vastes résultats
que la bataille qui se préparait, et certes nous avions grand besoin
qu'il en fût ainsi!
Les routes ne manquaient pas pour opérer la manoeuvre projetée, car
outre beaucoup de bons chemins de traverse aboutissant de Frasnes à
Saint-Amand, il était facile en rétrogradant quelque peu sur la route
des Quatre-Bras, de gagner l'ancienne chaussée dite _des Romains_,
laquelle coupe le triangle que nous venons de décrire, et passe près
de Saint-Amand pour aller rejoindre la chaussée de Namur à Bruxelles.
[En marge: Inquiétudes des généraux français du côté de Fleurus comme
du côté des Quatre-Bras.]
[En marge: Napoléon les rassure.]
Napoléon, descendu du moulin d'où il avait si bien jugé la situation,
donna sur-le-champ les ordres d'attaque. Les chefs de corps rangés
autour de lui étaient comme la veille fort préoccupés de ce qu'ils
avaient sous les yeux. Tandis que Ney aux Quatre-Bras croyait avoir
toute l'armée anglaise devant lui, eux s'imaginaient avoir à combattre
les Anglais et les Prussiens réunis. Pourtant l'armée anglaise ne
pouvait être à la fois aux Quatre-Bras et à Saint-Amand. Néanmoins le
raisonnement de nos généraux, pour des gens qui n'avaient pas
l'ensemble des choses présent à l'esprit, était spécieux. Suivant eux,
Blucher déjà établi sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
devait s'être relié aux Anglais qui allaient unir leurs forces aux
siennes, car s'il en était autrement sa droite à Saint-Amand se
trouverait sans soutien, et exposée au plus grave péril. N'admettant
pas une telle faute, ils croyaient que Blucher devait avoir l'appui de
l'armée anglaise soit derrière lui, soit sur sa droite. Napoléon leur
répondit que Blucher, brave mais irréfléchi, n'y regardait pas de si
près, qu'il s'avançait même avant de pouvoir être appuyé par les
Anglais, dans l'espérance de se relier à eux, que probablement il le
payerait cher, l'arrivée en ce moment de l'armée anglaise sur le
prolongement de Saint-Amand étant absolument impossible. Il leur
ordonna d'aller occuper sur-le-champ leur position d'attaque, sauf à
attendre un dernier signal pour ouvrir le feu. Il dit au général
Gérard qu'il affectionnait particulièrement, que si la fortune le
secondait un peu dans cette journée, il comptait sur des résultats qui
décideraient du sort de la guerre. Ses lieutenants partirent pour
prendre la position qu'il leur avait assignée.
D'après ses ordres, Vandamme avec ses trois divisions prenant à gauche
de la route de Charleroy par laquelle nous étions arrivés, vint se
déployer devant Saint-Amand, ayant à son extrême gauche la division
Girard qu'il commandait pour la journée, et un peu au delà la
cavalerie du général Domon. Gérard avec le 4e corps, suivant droit
devant lui la grande route, s'avança l'espace d'une demi-lieue, puis
pivotant sur sa gauche la droite en avant, vint se ranger devant le
village de Ligny, de manière à former un angle presque droit avec
Vandamme. Grouchy, avec la cavalerie légère de Pajol et les dragons
d'Exelmans, poursuivit au grand trot les tirailleurs ennemis jusqu'au
pied des coteaux que baigne le ruisseau de Ligny en coulant vers la
Sambre. Enfin la garde tout entière s'établit en avant de Fleurus,
entre Vandamme et Gérard, formée en colonnes serrées. Elle avait sur
son front la réserve d'artillerie, sur l'un de ses flancs sa propre
cavalerie, et sur l'autre les superbes cuirassiers de Milhaud.
[En marge: Napoléon, après avoir longtemps attendu le canon de Ney,
finit par donner le signal du combat.]
[En marge: Nouvel ordre à Ney de hâter son attaque.]
Cette masse de 64 mille hommes, rangée ainsi en bataille, demeura
immobile pendant plus d'une heure, dans l'attente du canon de Ney.
Napoléon aurait voulu qu'avant de commencer dans la plaine de Fleurus,
l'action fût préalablement engagée aux Quatre-Bras, afin que Ney eût
le temps de se rabattre sur les Prussiens. À deux heures il lui avait
expédié un message pour lui annoncer qu'on allait attaquer l'armée
prussienne établie en avant de Sombreffe, qu'il devait lui de son côté
refouler tout ce qui était aux Quatre-Bras, et ensuite exécuter un
mouvement en arrière, afin de prendre les Prussiens à revers. Un
détachement de 12 à 15 mille hommes, facile à opérer vu le peu
d'ennemis réunis aux Quatre-Bras, devait produire d'immenses
résultats.
[En marge: À deux heures et demie Vandamme commence l'action.]
Cet ordre expédié, et après avoir différé encore jusqu'à deux heures
et demie, non sans étonnement et sans humeur, Napoléon donna le
signal de l'attaque. La réponse à ce signal ne se fit pas attendre.
[En marge: Attaque de la division Lefol sur Saint-Amand.]
[En marge: Prise du grand Saint-Amand.]
[En marge: Impossibilité de déboucher au delà.]
Vandamme lança sur le grand Saint-Amand la division Lefol qui formait
sa droite. Au moment de commencer le feu, le général Lefol rangea sa
division en carré, et lui adressa une harangue chaleureuse, à laquelle
elle répondit par des cris passionnés de _Vive l'Empereur_! La
distribuant ensuite en plusieurs colonnes il la mena droit à l'ennemi.
En approchant du grand Saint-Amand le terrain allait en pente: des
haies, des clôtures, des vergers, précédaient le village lui-même
construit en grosse maçonnerie. Au delà se trouvait le lit du
ruisseau, marqué par une bordure d'arbres très-épaisse, à travers
laquelle quelques éclaircies laissaient apercevoir les réserves
prussiennes pourvues d'une nombreuse artillerie. À peine nos soldats
se furent-ils mis en mouvement que la mitraille partant des abords du
village, et les boulets lancés par les batteries au-dessus, firent
dans leurs rangs de cruels ravages. Un seul boulet emporta huit hommes
dans une de nos colonnes. L'enthousiasme était trop grand pour que nos
soldats en fussent ébranlés. Ils se précipitèrent en avant presque
sans tirer, et pénétrant dans les jardins, les vergers, ils en
chassèrent les Prussiens à coups de baïonnette, après avoir du reste
rencontré une vive résistance. Ils entrèrent ensuite dans le village,
malgré les obstacles dont on avait obstrué les rues, malgré le feu des
fenêtres, et contraignirent l'ennemi à repasser le ruisseau. Enhardis
par ce succès qui n'avait pas laissé de leur coûter cher, ils
voulurent poursuivre les fuyards, mais au delà du ruisseau ils
aperçurent soudainement les six bataillons de réserve de la division
Steinmetz, qui firent pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et
ils furent ramenés non par la violence du feu, mais par
l'impossibilité de triompher des masses d'infanterie rangées en
amphithéâtre sur le talus que surmontait le moulin de Bry.
[En marge: La division Steinmetz essaye en vain de reprendre
Saint-Amand.]
Le général Steinmetz voulut à son tour reconquérir le village perdu,
et ajoutant de nouveaux bataillons à ceux qui venaient d'être
repoussés du grand Saint-Amand, il s'efforça d'y rentrer. Mais nos
soldats, s'ils ne pouvaient dépasser le village conquis, n'étaient pas
gens à s'en laisser expulser. Ils attendirent les Prussiens de pied
ferme, puis les accueillirent par un feu à bout portant, et les
obligèrent de se replier sur leurs réserves. Alors le général
Steinmetz revint à la charge avec sa division toute entière, en
dirigeant quelques bataillons sur sa droite pour essayer de tourner le
grand Saint-Amand.
[En marge: La division Girard s'empare de Saint-Amand-la-Haye.]
Vandamme qui suivait attentivement les phases de ce combat, envoya une
brigade de la division Berthezène pour faire face aux troupes chargées
de tourner le grand Saint-Amand, et dirigea la division Girard sur les
deux villages au-dessus, Saint-Amand-la-Haye et Saint-Amand-le-Hameau.
Tandis que la division Lefol faisait tomber sous ses balles ceux qui
essayaient de franchir le ruisseau, la brigade Berthezène contint tout
ce qui tenta de tourner le grand Saint-Amand, et le brave général
Girard, partageant l'ardeur de ses soldats, s'avança sur la Haye,
ayant la brigade de Villiers à droite, la brigade Piat à gauche. Il
pénétra dans la Haye malgré un feu épouvantable, et parvint à s'y
établir. Nous demeurâmes ainsi maîtres des trois Saint-Amand, sans
néanmoins pouvoir déboucher au delà, en présence des masses de l'armée
prussienne, car derrière la division Steinmetz se trouvaient les
restes du corps de Ziethen et tout le corps de Pirch Ier, c'est-à-dire
une cinquantaine de mille hommes.
[En marge: Attaque du général Gérard contre le village de Ligny.]
L'action avait commencé un peu plus tard, mais non moins vivement, du
côté de Ligny. Le général Gérard, après avoir exécuté le long du
ruisseau de Ligny une reconnaissance dans laquelle il faillit être
enlevé, comprit que devant la cavalerie prussienne et le corps de
Thielmann accumulés au Point-du-Jour, il fallait de grandes
précautions pour son flanc droit et ses derrières. Il se pouvait en
effet que pendant qu'il se porterait sur Ligny par un mouvement de
conversion, l'infanterie de Thielmann descendant du Point-du-Jour le
prît en flanc, et que la cavalerie prussienne passant le ruisseau de
Ligny sur tous les points courût sur ses derrières. En présence de ce
double danger il rangea en bataille, de Tongrinelle à Balâtre, la
division de Bourmont, que commandait maintenant le général Hulot, et
lui ordonna de défendre opiniâtrement les bords du ruisseau de Ligny.
Cette division placée ainsi en potence sur sa droite, appuyée en outre
par la cavalerie du 4e corps sous les ordres du général Maurin, et par
les nombreux escadrons de Pajol et d'Exelmans, devait le garantir
contre une attaque de flanc et contre des courses sur ses derrières.
Ces précautions prises, le général Gérard s'avança sur le village de
Ligny avec les divisions Vichery et Pecheux, décrivant, comme nous
l'avons dit, un angle presque droit avec la ligne de bataille du
général Vandamme.
[En marge: Combat furieux dans l'intérieur du village de Ligny.]
[En marge: Les Français restent maîtres de la moitié du village.]
Il disposa ses troupes en trois colonnes afin d'aborder successivement
le village de Ligny, qui s'étendait sur les deux rives du ruisseau. Il
fallait pour y arriver franchir une petite plaine, et puis enlever des
vergers et des clôtures précédant le village lui-même. En approchant
les trois colonnes de Gérard furent assaillies par un tel feu, que
malgré leur énergie elles furent contraintes de rétrograder. Le
général Gérard fit alors avancer une nombreuse artillerie, et cribla
le village de Ligny de tant de boulets et d'obus, qu'il en rendit le
séjour impossible aux bataillons détachés des divisions Henkel et
Jagow. Profitant de leur ébranlement il lança ses trois colonnes, et
les dirigeant lui-même sous un feu violent, il emporta d'abord les
vergers, puis les maisons, et parvint jusqu'à la grande rue du
village, parallèle au ruisseau de Ligny. Alors il s'engagea une suite
de combats furieux qui avaient, au dire d'un témoin oculaire, la
férocité des guerres civiles, car la haine connue des Prussiens contre
nous avait provoqué chez nos soldats une sorte de rage, et on ne leur
faisait pas de quartier, pas plus qu'ils n'en faisaient aux Français.
Le général Gérard ayant lui-même amené sa réserve, poussa la conquête
de la grande rue jusqu'à la ligne du ruisseau, et pénétra même au
delà, mais un brusque retour de la division Jagow l'obligea de
rétrograder. Tandis que la grande rue longeait le village
parallèlement au ruisseau, une autre rue formant croix avec elle, et
traversant le ruisseau sur un petit pont, passait devant l'église qui
était construite sur une plate-forme élevée. Les bataillons de Jagow
qui avaient repris l'offensive, débouchant par cette rue transversale,
fondirent jusqu'à la place de l'église, et nous ramenèrent presque à
l'extrémité du village. Mais Gérard l'épée à la main, reportant ses
soldats en avant, demeura maître de la grande rue. À droite il plaça
une artillerie nombreuse sur la plate-forme de l'église, laquelle
couvrait de mitraille les Prussiens dès qu'ils essayaient de revenir
par la rue transversale, et il établit à gauche, dans un vieux château
à demi ruiné (lequel n'existe plus aujourd'hui), une garnison pourvue
d'une bonne artillerie. Il parvint ainsi à se soutenir dans
l'intérieur de Ligny, grâce à des prodiges d'énergie et de dévouement
personnel. Mais là comme à Saint-Amand le caractère de la bataille
restait le même: nous avions conquis les villages qui nous séparaient
des Prussiens, sans pouvoir aller au delà en présence de leurs
réserves rangées en amphithéâtre jusqu'au moulin de Bry.
[En marge: Nécessité d'amener un détachement des troupes de Ney sur
les derrières de l'armée prussienne.]
Cette situation justifiait la savante manoeuvre imaginée par Napoléon,
car une attaque à revers contre la ligne des Prussiens, de Saint-Amand
à Ligny, pouvait seule mettre fin à leur résistance; et elle devait
faire mieux encore, elle devait en les plaçant entre deux feux nous
livrer une moitié de leur armée.
[En marge: Napoléon en renouvelle l'ordre formel au maréchal Ney.]
Napoléon, impatient de voir exécuter cette manoeuvre, expédia un
nouvel ordre à Ney, dont le canon commençait à gronder, mais qui,
d'après toutes les vraisemblances, ne pouvait pas être tellement
occupé avec les Anglais qu'il fût dans l'impossibilité de détacher dix
ou douze mille hommes sur les derrières de Blucher. Daté de trois
heures un quart, rédigé par le maréchal Soult, et confié à M. de
Forbin-Janson, cet ordre disait au maréchal Ney: «Monsieur le
maréchal, l'engagement que je vous avais annoncé _est ici
très-prononcé_. L'Empereur me charge de vous dire que vous devez
manoeuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de l'ennemi,
et _tomber à bras raccourcis sur ses derrières_. L'armée prussienne
est perdue si vous agissez vigoureusement: _le sort de la France est
entre vos mains_.»
Tandis que M. de Forbin-Janson portait en toute hâte cet ordre aux
Quatre-Bras, la bataille continuait avec une égale fureur, sans que
les Prussiens parvinssent à nous enlever le cours du ruisseau de
Ligny, mais sans que nous pussions le franchir nous-mêmes. Le vieux
général Friant qui commandait les grenadiers à pied de la garde, et
dont une vie entière passée au feu avait exercé le coup d'oeil,
s'avança vers Napoléon et lui dit en lui montrant les villages: Sire,
nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là, si vous ne les prenez
à revers, au moyen de l'un des corps dont vous disposez.--Sois
tranquille, lui répondit Napoléon; j'ai ordonné ce mouvement trois
fois, et je vais l'ordonner une quatrième.--Il savait en effet que le
corps de d'Erlon, mis en marche le dernier, devait avoir dépassé tout
au plus Gosselies, et qu'un officier dépêché au galop le trouverait
assez près de nous pour qu'il fût facile de le ramener sur
Saint-Amand. Il envoya La Bédoyère avec un billet écrit au crayon,
contenant l'ordre formel à d'Erlon de rebrousser chemin s'il était
trop avancé, ou s'il était seulement à hauteur, de se rabattre
immédiatement par la vieille chaussée romaine sur les derrières du
moulin de Bry. Cet ordre, dont l'exécution ne paraissait pas douteuse,
devait assurer un résultat égal aux plus grands triomphes du temps
passé. Mais la fortune le voudrait-elle?
[En marge: Nouveaux et violents efforts de Blucher pour reprendre
Ligny et les trois Saint-Amand.]
Pendant ce temps Blucher, dont l'énergie et le patriotisme ne se
décourageaient point, avait lancé sur Ligny tout ce qui restait des
divisions Henkel et Jagow. Ces bataillons frais se jetant dans le
village avaient un moment atteint la grande rue, et le général Gérard
redoublant d'art et de courage, employant jusqu'à ses dernières
réserves, tenant toujours à droite sur la plate-forme de l'église, à
gauche dans le vieux château, ne s'était pas laissé arracher sa
conquête, mais faisait dire à Napoléon qu'il était à bout de
ressources, et qu'il fallait indispensablement venir à son secours.
Quatre mille cadavres jonchaient déjà le village de Ligny.
Du côté de Saint-Amand, Blucher avait également tenté un effort
violent, en portant en ligne le corps de Pirch Ier, pour soutenir
celui de Ziethen, c'est-à-dire en engageant les 60 mille hommes qui se
trouvaient entre Bry et Saint-Amand. Il avait envoyé la division Pirch
II au secours de celle de Steinmetz, avec ordre de reprendre à tout
prix Saint-Amand-la-Haye, et dirigé la division Tippelskirchen sur
Saint-Amand-le-Hameau avec des instructions tout aussi énergiques. Il
avait joint à cette masse d'infanterie la cavalerie entière des 2e et
1er corps, sous le général de Jurgas, dans l'intention de tourner la
gauche de Vandamme. En même temps il avait fait avancer les trois
autres divisions du 2e corps, celles de Brauze, Krafft, Langen, afin
de remplacer sur les hauteurs de Bry les troupes qui allaient
s'engager, et prescrit au général Thielmann de se diriger sur
Sombreffe, sans trop dégarnir le Point-du-Jour, par où devait
déboucher Bulow (4e corps). Il lui avait même recommandé d'inquiéter
les Français pour leur droite en exécutant une démonstration sur la
route de Charleroy.
[En marge: Efforts héroïques de la division Girard dans
Saint-Amand-la-Haye.]
En conséquence de ces dispositions, Blucher, marchant lui-même à la
tête de ses soldats, tenta sur les trois Saint-Amand une attaque des
plus vigoureuses. La division Pirch II se précipita sur
Saint-Amand-la-Haye avec la plus grande impétuosité, et parvint à y
pénétrer. Le général Girard[11] repoussé, y rentra avec sa brigade de
gauche, celle du général Piat, et réussit à s'y maintenir. Blucher à
la tête des bataillons ralliés de Pirch II, reparut une seconde fois
dans les avenues de ce village couvert de morts; mais Girard, par un
dernier effort, repoussa de nouveau l'énergique vieillard qui
prodiguait pour sa patrie un courage inépuisable. Girard qui avait
annoncé qu'il ne survivrait pas aux désastres de la France si elle
devait être encore vaincue, fut frappé mortellement dans cette lutte
désespérée. Ses deux généraux de brigade, de Villiers et Piat, furent
mis hors de combat. Chaque colonel commandant alors où il était, le
brave Tiburce Sébastiani, colonel du 11e léger, réussit par des
prodiges de valeur et de présence d'esprit à se maintenir dans
Saint-Amand-la-Haye. Sur 4,500 hommes, la division Girard en avait
déjà perdu un tiers, outre ses trois généraux.
[Note 11: Le lecteur n'aura pas oublié que le général Girard,
commandant une division détachée du 2e corps, n'est point le général
Gérard commandant le 4e corps et attaquant en ce moment le village de
Ligny.]
[En marge: Horrible effusion de sang résultant de la prolongation de
la bataille.]
[En marge: Napoléon établit des batteries qui, prenant les Prussiens
en écharpe, leur causent de grandes pertes.]
[En marge: Le comte d'Erlon n'arrivant pas, Napoléon imagine de
déboucher avec la garde au-dessus de Ligny, et de couper en deux
l'armée prussienne.]