Quant à la route de Bruxelles et à l'importante position des

Quatre-Bras, Napoléon ordonna au maréchal Ney de s'y porter

immédiatement avec les corps des généraux Reille et d'Erlon, avec la

cavalerie attachée à ces corps, avec les cuirassiers du comte de

Valmy. Napoléon confiait ces beaux cuirassiers au maréchal afin de

pouvoir lui retirer la cavalerie légère de la garde, qu'il lui avait

prêtée la veille en lui recommandant de la ménager. Pourtant il lui

permit de la garder dans une position intermédiaire, si elle était

déjà trop avancée pour qu'elle pût rétrograder facilement, et il

voulut que les cuirassiers de Valmy fussent laissés à la chaussée dite

_des Romains_, vieille route qui traversait le pays de gauche à droite

(voir la carte nº 65), afin qu'on pût les ramener vers Fleurus si par

hasard on avait besoin d'eux. Les troupes confiées à Ney formaient un

total d'environ 45 mille hommes. Relativement à leur emploi dans la

journée, voici quelles furent les instructions de Napoléon. Ney devait

s'établir fortement aux Quatre-Bras, de manière à en interdire l'accès

aux Anglais, quelque effort qu'ils fissent pour s'en emparer; il

devait même avoir une division un peu au delà, c'est-à-dire à Genappe,

et se tenir prêt à former la tête de notre colonne sur Bruxelles, soit

que les Prussiens eussent évité notre rencontre pour se réunir aux

Anglais derrière cette ville, soit qu'ils eussent été battus et

rejetés sur Liége. Napoléon débarrassé d'eux, se proposait en effet de

se rabattre vivement sur Ney pour l'appuyer dans la marche sur

Bruxelles. À ces instructions si bien calculées pour tous les cas,

Napoléon ajouta une prescription éventuelle, qui était, on le verra,

d'une profonde prévoyance. Il voulait que Ney qui allait avoir 45

mille Français, et qui n'aurait pas à beaucoup près autant d'Anglais à

combattre s'il se hâtait d'occuper les Quatre-Bras, fît un détachement

sur Marbais, petit village situé sur la chaussée de Namur à Bruxelles.

Cet ordre était fort exécutable, car Napoléon et Ney dans la lutte

qu'ils allaient soutenir, le premier à Fleurus, le second aux

Quatre-Bras, devaient se trouver adossés (voir la carte nº 65), et

celui des deux qui aurait fini le premier, serait facilement en mesure

de détacher au profit de l'autre un nombre quelconque de combattants,

qui pourrait être d'un grand secours, et prendre par exemple l'ennemi

à revers. La direction de Marbais, sur la chaussée de Namur à

Bruxelles, assez près de Sombreffe, était parfaitement choisie pour

une fin pareille.

[En marge: Heure de l'expédition des ordres.]

Ces dispositions arrêtées vers sept heures du matin, durent être

traduites par le maréchal Soult en style d'état-major, et expédiées

immédiatement à tous les chefs de corps.

[En marge: Lettre au maréchal Ney confirmant les ordres déjà

expédiés.]

Malheureusement le nouveau major général, fort novice dans l'exercice

de ses délicates fonctions, n'avait pas la promptitude de rédaction de

Berthier, et ne savait pas comme lui, saisir, rendre, préciser en

quelques mots la vraie pensée de Napoléon. Ces ordres donnés vers

sept heures, étaient à peine rédigés et expédiés entre huit et neuf.

Cette perte de temps, quoique regrettable, n'avait cependant rien de

très-fâcheux, les troupes achevant dans l'intervalle de franchir la

Sambre, et la journée, quoi qu'il arrivât, ne pouvant être consacrée

qu'à une bataille contre les Prussiens, qu'on avait bien le temps de

livrer dans la seconde moitié du jour[8]. Napoléon qui n'avait aucun

motif de hâter ses mouvements personnels, puisqu'il exécutait à cheval

le trajet que ses troupes exécutaient à pied, voulut avant de partir

pour Fleurus écrire lui-même au maréchal Ney une lettre détaillée,

dans laquelle il lui exposerait ses intentions avec la netteté et la

précision qui lui étaient propres.--Il disait au maréchal que ses

officiers courant plus vite que ceux du major général, il lui

expédiait par l'un d'eux ses instructions définitives. Il lui

annonçait qu'il allait partir pour Fleurus où les Prussiens

paraissaient se déployer, afin de leur livrer bataille s'ils

résistaient, ou de marcher sur Bruxelles s'ils battaient en retraite.

Il lui recommandait d'occuper fortement les Quatre-Bras, en plaçant

une division en avant des Quatre-Bras, et une autre sur la droite au

village de Marbais, celle-ci par conséquent en position de se rabattre

sur Sombreffe. Il lui prescrivait de nouveau de ne pas trop engager la

cavalerie légère de la garde, et de tenir les cuirassiers de Valmy un

peu en arrière, de manière qu'ils pussent se rabattre eux aussi sur

Fleurus, en cas qu'on eût besoin de leur concours. Il répétait que les

Prussiens battus ou repliés, il reviendrait sans perte de temps vers

la droite, pour appuyer Ney dans le mouvement de l'armée sur

Bruxelles. Enfin il lui exposait son plan pour le reste de la

campagne.--Il voulait, disait-il, avoir deux ailes, l'une sous le

maréchal Ney, composée des corps de Reille et d'Erlon, avec une

portion de la cavalerie, l'autre sous Grouchy, composée des corps de

Vandamme et Gérard, également avec un contingent de cavalerie, et se

proposait avec la garde, Lobau, la réserve de cavalerie, comprenant

environ 40 mille hommes, de se porter tantôt à l'une, tantôt à l'autre

de ces deux ailes, et de les élever ainsi alternativement à la force

et au rôle d'armée principale.

[Note 8: Des juges sévères ont reproché à Napoléon des lenteurs dans

la matinée du 16 juin. Les uns les ont expliquées par une diminution

d'activité, les autres, ne croyant guère à cette raison après la

marche de Cannes à Paris, ont déclaré ces lenteurs inexplicables:

c'est que ni les uns ni les autres n'ont cherché la véritable

explication où elle était, c'est-à-dire dans le détail de ces

journées, étudié sur les documents authentiques et sans passion

d'aucun genre. Certes Napoléon, qui, monté à cheval à trois heures du

matin le 15, n'en était descendu qu'à neuf heures du soir pour se

jeter sur un lit, qui après s'être relevé à minuit et être resté

debout avec Ney jusqu'à deux heures, avait ensuite donné trois heures

au sommeil, et s'était remis à cheval à cinq heures le 16, n'était pas

encore un prince amolli par l'âge et les grandeurs. Placé entre deux

armées ennemies, ne pouvant faire un faux mouvement sans périr,

l'essentiel pour lui n'était pas de combattre deux heures plus tôt,

dans une journée de dix-sept heures, mais de bien savoir où étaient

les forces qui lui étaient opposées, avant de diriger les siennes dans

un sens ou dans un autre. La principale des reconnaissances, celle de

Grouchy, opérée devant les Prussiens, et constatant leur déploiement,

n'ayant été envoyée qu'à six heures, n'ayant pu arriver avant sept, on

ne peut pas dire qu'il y eut du temps perdu, du moins de la part du

général en chef, lorsque les ordres étaient donnés immédiatement au

major général, et expédiés par celui-ci entre huit et neuf heures,

surtout lorsque les troupes employaient ce temps, les unes à se

reposer de trajets de dix et douze lieues exécutés la veille, les

autres à passer la Sambre. On verra dans le récit qui va suivre que

les troupes étant à midi sur le terrain, la bataille contre les

Prussiens ne put pas s'entamer avant deux heures et demie de

l'après-midi, que livrée à cette heure elle fut parfaitement gagnée,

et que sans un pur accident elle eût été gagnée bien avant la fin du

jour. Les délais forcés de la matinée du 16 n'eurent donc aucune

conséquence fâcheuse pour la bataille de Ligny, et même pour le combat

des Quatre-Bras, qui aurait pu atteindre complétement son but, si les

ordres donnés avaient été fidèlement exécutés. Ces délais du matin

résultèrent de la nécessité de se renseigner, et eussent été commandés

en tout cas par le passage de la Sambre, qui, pour une partie des

troupes, restait à exécuter. Quant aux délais de l'après-midi, ceux-là

beaucoup plus regrettables furent dus, comme on le verra, soit à des

accidents, soit à des fautes des chefs de corps indépendantes du

général en chef. Nous répéterons toujours que s'il n'y a guère à

s'inquiéter de ce qu'on fait lorsqu'on critique la politique de

Napoléon, ordinairement si critiquable, il faut y regarder de près

quand on critique les opérations militaires d'un capitaine aussi

accompli dans toutes les parties de son art, et s'appliquant plus que

jamais à bien faire dans une circonstance qui allait décider de

l'existence de la France et de la sienne.]

Ces doubles instructions furent confiées au comte de Flahault, aide de

camp de l'Empereur, officier de confiance, connaissant bien la langue

anglaise et les Anglais, et pouvant être fort utile au maréchal Ney.

Le comte de Flahault devait en passant à Gosselies et sur les divers

points de la route des Quatre-Bras, communiquer aux chefs de corps les

intentions de l'Empereur, pour qu'ils s'y conformassent immédiatement,

même avant l'arrivée des ordres du major général. M. de Flahault

partit environ à neuf heures[9].

[Note 9: Une lettre du général Reille, datée de dix heures un quart de

Gosselies, annonce le passage du comte de Flahault comme ayant déjà eu

lieu. Ce pouvait donc être entre neuf heures et demie et dix heures

que M. de Flahault avait passé à Gosselies.]

[En marge: Position des divers corps d'armée à dix heures du matin.]

Ces divers ordres expédiés à droite dans la direction de Fleurus, à

gauche dans celle des Quatre-Bras, parvinrent à leur destination, les

uns à neuf, les autres à dix heures. En ce moment les troupes étaient

de toute part en marche. Vandamme s'était avancé de Gilly sur Fleurus,

et s'était rangé en avant de cette petite ville, couvert par la

cavalerie légère de Pajol et par les dragons d'Exelmans. Le général

Gérard avait passé la Sambre au Châtelet, et par un mouvement à gauche

s'était acheminé sur Fleurus. La garde forte de 18 mille hommes de

toutes armes (nous ne comprenons dans ce chiffre que les combattants,

les autres étaient au parc), avait dépassé Gilly, et s'approchait de

Fleurus. La journée était belle, mais chaude. Déjà on voyait les

Prussiens se déployer en avant de Sombreffe, derrière les coteaux de

Saint-Amand et de Ligny, avec l'intention évidente de livrer bataille.

À Charleroy même le comte de Lobau avait franchi la Sambre, et la

grosse cavalerie après lui. Celle-ci divisée en deux corps avait pris

deux directions différentes. Les cuirassiers de Milhaud étaient allés

joindre Vandamme, Gérard et la garde du côté de Fleurus. Les

cuirassiers de Valmy s'étaient dirigés à gauche, vers Gosselies et les

Quatre-Bras. Sur cette route des Quatre-Bras, d'Erlon avec le 1er

corps, parvenu tard la veille à Marchiennes, laissait reposer ses

troupes, en attendant les ordres de son chef, le maréchal Ney. Si le

service d'état-major eût été fait comme du temps de Berthier,

communication directe lui eût été donnée des instructions destinées à

Ney, afin qu'il pût sans perte de temps concourir à leur exécution, en

se mettant tout de suite en marche. Le général Reille rendu la veille

à Gosselies, avec la totalité du 2e corps, y avait passé la nuit. Il

avait à Gosselies même les divisions Foy et Jérôme, un peu à droite la

division Girard envoyée à Wagnelée, et enfin très-près des

Quatre-Bras, c'est-à-dire à Frasnes, la division Bachelu, avec

laquelle Ney avait la veille tenu en respect le prince de Saxe-Weimar.

Là étaient encore la division de cavalerie Piré et la cavalerie légère

de Lefebvre-Desnoëttes. Ney après avoir passé la nuit à Gosselies avec

le général Reille, l'avait quitté pour se transporter à Frasnes, afin

d'observer les mouvements des Anglais, et lui avait laissé le soin

d'ouvrir les dépêches du quartier général pour communiquer à tous les

chefs de corps les ordres impériaux, et en rendre ainsi l'exécution

immédiate. Il s'était ensuite approché des Quatre-Bras, où il avait

reçu de ce qui s'y passait une impression extrêmement vive.

[En marge: Arrivée sur les lieux du prince d'Orange et du duc de

Wellington.]

[En marge: Rôle assigné au prince d'Orange.]

[En marge: Entrevue du duc de Wellington et du maréchal Blucher;

promesse d'unir leurs efforts pour arrêter Napoléon.]

En ce moment le prince d'Orange et le duc de Wellington étaient

arrivés en personne aux Quatre-Bras. Ils y avaient été précédés par le

général Perponcher, commandant la division la plus voisine qui se

composait des brigades Saxe-Weimar et Bylandt. La brigade Saxe-Weimar

était, comme nous l'avons dit, spontanément accourue dès la veille, et

la brigade Bylandt était en marche pour se joindre à elle. Celle-ci ne

devait pas être aux Quatre-Bras avant deux heures de l'après-midi. Les

divisions anglaises, venant les unes d'Ath et de Nivelles, les autres

de Bruxelles, ne pouvaient arriver que successivement, à trois, à

quatre et à cinq heures. Néanmoins le prince d'Orange avait promis au

duc de Wellington de faire tous ses efforts pour conserver les

Quatre-Bras, et de sacrifier lui et ses soldats à l'accomplissement de

ce devoir essentiel. Le duc de Wellington comptant sur ce brave

lieutenant, s'était ensuite transporté sur la grande chaussée de

Bruxelles à Namur, afin de se concerter avec le maréchal Blucher. Il

avait trouvé celui-ci déployant son armée en avant de Sombreffe, et

résolu à livrer bataille, qu'il fût ou ne fût pas soutenu. Le duc de

Wellington aurait voulu le voir moins prompt à s'engager, pourtant il

avait promis de lui apporter un secours efficace vers la fin du jour,

en occupant les Quatre-Bras, et en tâchant de s'établir sur la droite

de l'armée prussienne. Ces accords faits, le duc de Wellington était

revenu sur la route de Bruxelles pour accélérer lui-même la marche de

ses troupes.

[En marge: Hésitations et inquiétudes des généraux français.]

Telles étaient les dispositions des généraux ennemis sur les diverses

parties de ce vaste champ de bataille. Les généraux français, aussi

vaillants que jadis, mais moins confiants, regardaient avec une sorte

d'appréhension ce qui se passait autour d'eux. Ney plein d'ardeur,

mais privé de sang-froid, craignait fort d'avoir sur les bras l'armée

anglaise tout entière, et auprès de lui il ne manquait pas de généraux

qui affirmaient qu'on allait avoir affaire à cent mille Anglais,

tandis qu'on ne pourrait leur opposer que quelques milliers de

Français. L'attitude presque offensive du prince d'Orange ne laissait

pas de le lui faire croire, et tantôt il voulait se ruer sur ce prince

avec les quatre mille chevaux dont il disposait, tantôt il écoutait ce

qu'on lui rapportait des forces de l'ennemi, cachées, disait-on,

derrière les bois, et de l'imprudence qu'il y aurait à les attaquer

avant d'avoir réuni les quarante-cinq mille hommes que Napoléon lui

avait promis.

[En marge: Ney et Reille croient avoir les Anglais devant eux et les

Prussiens derrière.]

[En marge: Le général Reille, par suite des craintes qu'il a conçues,

prend sur lui de ralentir la marche de son corps vers les

Quatre-Bras.]

[En marge: Il en fait part à Ney.]

[En marge: Ney communique ses inquiétudes à Napoléon.]

Même chose se passait vers la droite. Le général Girard, l'un des plus

braves officiers de l'armée, et des plus dévoués, avait été dirigé

avec sa division sur Wagnelée, pour s'éclairer vers Fleurus, et, par

ordre de l'Empereur, il y était resté afin de servir de lien entre les

deux portions de l'armée française. Du point où il était, il

apercevait très-distinctement les Prussiens, et les voyait se déployer

en avant de Sombreffe. Aussi en avait-il fait rapport à son chef

direct, le général Reille, en lui affirmant que l'Empereur allait

bientôt avoir sur les bras l'armée prussienne entre Sombreffe et

Fleurus. Ce rapport adressé à Gosselies, avait produit sur le général

Reille une vive impression. Ce général, dont la conduite avait été si

belle à Vittoria, avait malheureusement conservé de cette journée un

souvenir ineffaçable, et il était de ceux qui se défiaient trop de la

fortune pour agir avec décision et à propos. En ce moment, avoir les

Anglais devant soi, et les Prussiens à dos, lui semblait une position

des plus dangereuses, à laquelle il était bien possible qu'ils fussent

exposés par la témérité accoutumée de Napoléon. Il était tout plein de

ces pensées, lorsque passa le général de Flahault, se rendant auprès

du maréchal Ney. Le général de Flahault lui communiqua les ordres

impériaux, et comme le maréchal Ney avait laissé en partant la

recommandation d'exécuter ces ordres dès qu'ils arriveraient, le

général Reille aurait dû acheminer sur-le-champ vers Frasnes son

corps tout entier. Ce corps y aurait été au plus tard à midi,

c'est-à-dire bien à temps pour culbuter les quelques bataillons du

prince d'Orange. Loin de là, profitant de son crédit auprès du

maréchal Ney, le général Reille prit sur lui de réunir son corps en

avant de Gosselies, mais de l'y retenir jusqu'à ce que de nouveaux

rapports du général Girard eussent révélé plus clairement les

mouvements des Prussiens. Il est toujours très-hasardeux de substituer

ses vues à celle du général en chef, mais sous un général en chef tel

que Napoléon, dont la vaste prévoyance embrassait tout, prendre sur

soi de modifier ses ordres, ou d'en différer l'exécution, était une

conduite bien téméraire, et qui pouvait avoir, comme on le verra

bientôt, les plus graves conséquences. Le général Reille informa le

maréchal Ney du parti qu'il venait de prendre, et se hâta d'envoyer au

comte d'Erlon placé en arrière, les ordres du quartier général, pour

qu'il se mît en marche, et vînt se joindre au 2e corps, sur la route

des Quatre-Bras. Ney, que les craintes de ses lieutenants, jointes à

ses propres appréhensions, faisaient hésiter, dépêcha un officier de

lanciers à Charleroy, pour dire à Napoléon qu'il craignait d'avoir sur

son front l'armée anglaise, sur son flanc droit l'armée prussienne, et

qu'il l'en informait, ne sachant pas s'il devait s'engager avec aussi

peu de forces qu'il en avait en ce moment.

[En marge: Napoléon lui répond pour le rassurer, et lui enjoint

d'attaquer sur-le-champ les Quatre-Bras.]

Napoléon allait quitter Charleroy pour se rendre à Fleurus, lorsqu'il

reçut l'officier expédié par Ney. Il éprouva un véritable dépit en

voyant Ney, ordinairement si résolu, retomber dans ses hésitations de

la journée précédente, et lui fit répondre à l'instant que Blucher

était la veille encore à Namur, qu'il ne pouvait par conséquent être

aujourd'hui aux Quatre-Bras, qu'il ne devait y avoir là que quelques

troupes anglaises venues de Bruxelles, et certainement peu nombreuses,

qu'il fallait donc se hâter de réunir l'infanterie de Reille et de

d'Erlon, la grosse cavalerie de Valmy, et de culbuter tout ce qu'on

avait devant soi. Napoléon laissa au major général le soin de rédiger

cet ordre, qui cette fois fut rédigé de la manière la plus nette et la

plus précise. Napoléon partit aussitôt après pour Fleurus.

[En marge: Ces ordres donnés, Napoléon se transporte à Fleurus où il

arrive vers midi.]

[En marge: Déploiement de l'armée française en avant de Fleurus.]

[En marge: Exaltation des soldats, et désir d'une bataille décisive.]

[En marge: Défiance à l'égard des chefs, et irritation contre leur

mollesse.]

Il y arriva vers midi. Les troupes venaient à peine de le précéder, et

elles se déployaient dans la plaine de Fleurus. À gauche de la grande

route de Charleroy à Namur se trouvait le corps de Vandamme, composé

des divisions d'infanterie Lefol, Berthezène et Habert, avec la

cavalerie légère du général Domon. Plus à gauche encore la division

Girard appartenant au corps de Reille, était restée dans la position

intermédiaire de Wagnelée par ordre de Napoléon. (Voir la carte nº

65.) À droite se déployait sous Gérard le 4e corps, comprenant les

divisions Vichery, Pecheux, Hulot, et la cavalerie de Maurin. Plus à

droite et en avant on voyait la cavalerie légère de Pajol avec les

dragons d'Exelmans, et en arrière les cuirassiers de Milhaud. Enfin en

seconde ligne et en réserve, s'était rangée la garde tout entière,

infanterie et cavalerie, avec une superbe artillerie. Ces belles

troupes présentaient environ 64 mille hommes de toutes armes,

conformément au compte que nous avons donné plus haut. À trois lieues

en arrière, le comte de Lobau, demeuré avec 10 mille hommes au point

de bifurcation, attendait le signal de se porter sur la route de

Fleurus ou sur celle des Quatre-Bras. Le temps, comme nous l'avons

déjà dit, était magnifique, mais la chaleur étouffante. Les troupes en

proie à une singulière exaltation désiraient ardemment une bataille

décisive, laquelle ne pouvait se faire attendre, à en juger par ce

qu'on avait sous les yeux. L'arrivée du 4e corps avait appris à toute

l'armée la défection du général de Bourmont. Cette nouvelle avait

excité une colère inouïe. On qualifiait cette défection de trahison

abominable, et on ne manquait pas d'ajouter que beaucoup d'autres

officiers étaient prêts à en faire autant. La défiance contre ceux qui

avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez

complétement l'exaltation générale, était parvenue au comble. Un

soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit: Sire,

défiez-vous de Soult, il vous trahit.--Tiens-toi en repos, repartit

Napoléon, je te réponds de lui.--Soit, répliqua le soldat, et il

rentra dans les rangs sans paraître convaincu. Ce soupçon d'ailleurs

fort injuste, car le major général faisait en ce moment de son mieux,

prouve l'état moral de l'armée, dévouée jusqu'au fanatisme, mais

dépourvue de tout sang-froid. Le général Gérard, accouru près de

Napoléon, éprouva d'abord quelque embarras pour lui parler du général

de Bourmont, dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner

aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille: «Vous le voyez, mon

cher Gérard, _les bleus sont toujours bleus, les blancs sont toujours

blancs_[10].--

[Note 10: Ce mot, si fameux, et souvent placé dans des occasions où il

n'a pas été dit, fut adressé ce jour-là au général Gérard, de la

bouche de qui je tiens ce récit.]

[En marge: Marche et déploiement de l'armée prussienne.]

Les Prussiens se déployant devant nous, se montraient d'instant en

instant plus nombreux. La plaine accidentée de Fleurus, dans laquelle

allait se livrer l'une des plus terribles batailles du siècle,

présentait l'aspect le plus imposant.

La grande chaussée de Namur à Bruxelles, dont nous avons déjà parlé

plusieurs fois, et sur laquelle viennent aboutir les deux

embranchements de la route de Charleroy, l'un aux Quatre-Bras, l'autre

à Sombreffe, courait de notre droite à notre gauche sur une arête de

terrain assez élevée, formant partage entre les eaux qui se rendent

vers la Sambre et celles qui se jettent dans la Dyle. L'armée

prussienne s'y portait en masse. À mesure qu'elle parvenait à la

hauteur de Sombreffe, elle faisait demi-tour à gauche, et

s'établissant vis-à-vis de Fleurus, venait se joindre aux divisions

qui avaient quitté la veille Charleroy. Le terrain qu'elle occupait

sur le flanc de la route et en face de nous était extrêmement

favorable à la défensive.

[En marge: Description du champ de bataille de Ligny.]

Le ruisseau de Ligny sorti d'un pli de terrain le long de la chaussée

de Namur à Bruxelles, assez près de Wagnelée, là même où la division

Girard était en position, coulait de notre gauche à notre droite,

presque parallèlement à la chaussée, et après plusieurs contours

sinueux traversait trois villages appelés Saint-Amand-le-Hameau,

Saint-Amand-la-Haye, le grand Saint-Amand. (Voir le plan particulier

du champ de bataille de Ligny, dans la carte nº 65.) Arrivé au grand

Saint-Amand ce ruisseau se détournait brusquement, et au lieu de

suivre parallèlement la chaussée de Namur à Bruxelles, coulait presque

perpendiculairement à elle, passait à travers le village de Ligny,

continuait jusque près de Sombreffe, puis se redressant pour reprendre

sa première direction, allait, en longeant des coteaux assez

saillants, tomber dans un affluent de la Sambre. La route de Charleroy

par laquelle nous arrivions, le franchissait sur un petit pont, et

ensuite allait joindre la chaussée de Namur à Bruxelles à un endroit

dit le _Point-du-Jour_, tout près de Sombreffe. Ce ruisseau de Ligny

peu profond mais fangeux, bordé de saules et de hauts peupliers, était

un champ de bataille tout indiqué pour un ennemi qui prétendait nous

empêcher d'occuper l'importante chaussée de Namur à Bruxelles. Au delà

de son lit et des villages qu'il traversait, le terrain s'élevait en

talus jusque sur le flanc de la chaussée que les Prussiens voulaient

défendre, et présentait un amphithéâtre chargé de quatre-vingt mille

hommes. Vers le sommet de ce talus on distinguait le moulin de Bry, et

derrière le moulin, dans un pli de terrain, le village de Bry

lui-même, dont on n'apercevait que le clocher.

[En marge: Distribution de l'armée prussienne sur ce champ de

bataille.]

[En marge: Plan du maréchal Blucher pour cette journée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 59 段