De tous les généraux connus, celui qui passe pour avoir fait la plus

profonde étude de la carte, c'est Napoléon. Ceux qui ont vécu avec

lui, ou ceux qui ont lu ses ordres et sa correspondance, le savent.

Son travail sur la carte était prodigieux, et c'est ce qui a fait de

lui le premier des hommes de guerre dans les mouvements généraux qu'il

appelait la _partie sublime_ de l'art. Dans l'occasion présente en

particulier, il fallait qu'il eût bien profondément étudié la carte,

pour avoir choisi si juste ce point de Charleroy, par lequel il

pouvait s'introduire à travers les cantonnements de l'ennemi, et

s'interposer entre les deux armées alliées. Il avait choisi Charleroy,

parce que de ce point il tombait d'aplomb sur la grande chaussée de

Namur à Bruxelles, par laquelle les deux masses ennemies devaient se

rejoindre; il y tombait sur deux points: à Sombreffe, s'il prenait à

droite la direction de Namur, aux Quatre-Bras, s'il prenait à gauche

la direction de Bruxelles. À Sombreffe, il arrêtait les Prussiens; aux

Quatre-Bras, les Anglais. Aux Quatre-Bras il faisait plus, il

empêchait la portion de l'armée britannique qui occupait le front

d'Ath à Nivelles, de se réunir à celle qui formait la réserve à

Bruxelles. Les Quatre-Bras étaient donc bien plus importants que

Sombreffe, et tandis qu'il songeait à se porter à Sombreffe par

Fleurus, il n'aurait pas songé à se porter aux Quatre-Bras par

Frasnes! Mais ce n'est pas tout. Dans le moment il n'était pas pressé

d'arrêter les Prussiens, il était disposé au contraire à les laisser

déboucher pour les combattre tout de suite, tandis qu'à l'égard des

Anglais, il voulait à tout prix les contenir pour les empêcher de

venir au secours des Prussiens. Il regardait cette besogne comme

tellement plus importante, qu'il y envoyait ses principales forces

actuellement transportées au delà de la Sambre, c'est-à-dire Reille,

d'Erlon, Piré, Lefebvre-Desnoëttes, disposant de 45 mille hommes, et

il aurait formé cette masse, aurait mis le vigoureux Ney à sa tête,

uniquement pour les pousser vaguement en avant! Il lui aurait dit:

_Allez jusqu'à Frasnes_, Frasnes où on ne pouvait rien empêcher, et il

ne lui aurait pas dit: _Allez aux Quatre-Bras_, les Quatre-Bras qui

sont à une lieue de Frasnes, et où l'on pouvait empêcher les Anglais

de se réunir entre eux et de se réunir aux Prussiens! Vraiment c'est

supposer trop d'impossibilités, pour démontrer l'ineptie en cette

circonstance de l'un des plus grands capitaines connus! Le lendemain

matin, dans un ordre écrit, Napoléon précisait les Quatre-Bras de

manière à faire voir l'importance qu'il y attachait, et il n'aurait

pas connu cette importance la veille! Il se serait jeté sur Charleroy

qui était si bien choisi, par un pur hasard, et il n'aurait étudié que

dans la nuit la carte du pays, pour y faire à la fin de cette nuit la

découverte des Quatre-Bras! Ce sont là, je le répète, impossibilités

sur impossibilités, invraisemblances sur invraisemblances! Maintenant,

tandis que cet ignorant, ce paresseux, cet étourdi, se lançait à

travers les masses ennemies sans avoir même regardé la carte, le duc

de Wellington qui certainement n'étudiait pas la carte comme Napoléon

(ses plans le prouvent), ne songeait qu'aux Quatre-Bras! Ses

lieutenants, même les moins renommés, s'y portaient, comme on va le

voir, en toute hâte, sans même avoir encore reçu ses ordres! Napoléon

seul, l'aveugle Napoléon, qui le lendemain devait si bien ouvrir les

yeux, n'apercevait pas les Quatre-Bras, et dans une position si

difficile, si délicate, confiait au maréchal Ney les deux cinquièmes

de ses forces actuellement réunies, et le poussait en avant, en lui

donnant un ordre comme il n'en a jamais donné, c'est-à-dire un ordre

vague, ambigu, comme en donnent les généraux ineptes: _Marchez en

avant_, sans dire où, quand les Quatre-Bras étaient à une lieue!

Croira qui voudra une telle supposition! Quant à moi, je ne veux point

violenter le lecteur, je lui laisse la liberté, qu'il prendra sans

moi, d'adopter l'une ou l'autre version; mais l'historien est juré,

et, la main sur la conscience, je déclare qu'à mes yeux il y a ici

certitude absolue en faveur de l'assertion que j'ai préférée. Personne

plus que moi ne porte d'intérêt à la victime sacrée immolée en 1815 à

des passions déplorables, mais la gloire de Ney, parce qu'il se sera

trompé en telle ou telle occasion, n'est aucunement diminuée à mes

yeux: ce que je cherche ici, c'est la vérité. C'est elle (je l'ai déjà

dit bien des fois, et je le répéterai sans cesse), c'est elle qu'il

faut chercher, trouver et dire, en la laissant ensuite devenir ce

qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut

souffrir. La gloire militaire de Napoléon ne fait pas que son

despotisme en vaille mieux, et la liberté moins. Il s'agit de

prononcer entre lui et un de ses lieutenants en toute sincérité.

Quoiqu'on décide, Napoléon n'en sera pas moins grand, et Ney moins

héroïque.]

[En marge: Distribution de l'armée française dans les deux directions

de Fleurus et des Quatre-Bras.]

En ce moment l'armée française était répartie ainsi qu'il suit (voir

la carte nº 65): sur la droite Grouchy avec la cavalerie légère de

Pajol et les dragons d'Exelmans, passait la nuit dans les bois de

Lambusart, ayant une simple avant-garde à Fleurus; Vandamme

bivouaquait un peu en arrière, mais en avant de Gilly, après avoir

exécuté un trajet de sept à huit lieues par une forte chaleur. À

l'extrême droite Gérard avec le 4e corps s'était emparé du pont du

Châtelet, mais n'y était arrivé que fort tard, ayant eu à attendre

l'une de ses divisions à Philippeville, et de Philippeville au

Châtelet ayant eu à franchir une distance de sept lieues. Il se

trouvait sur la Sambre, moitié de son corps au delà, moitié en deçà.

[En marge: La garde à cheval, le corps de Lobau, la réserve de

cavalerie, le grand parc, n'avaient pas encore passé la Sambre le 15

au soir.]

Au centre la garde à pied avait traversé la Sambre, mais la garde à

cheval, la grosse cavalerie de la réserve, le 6e corps (celui du comte

de Lobau), la réserve d'artillerie, le grand parc, les bagages,

n'avaient point eu le temps de traverser les ponts de Charleroy

encombrés d'hommes, de chevaux et de canons. C'était beaucoup

néanmoins qu'ils eussent déjà fait les uns six lieues, les autres

sept, malgré la chaleur, avec un immense matériel, et à travers

d'étroits défilés. Il leur suffisait au surplus de deux ou trois

heures le lendemain pour avoir franchi la Sambre. À gauche, sur la

route de Bruxelles, le maréchal Ney avait à Frasnes la division

d'infanterie Bachelu, la cavalerie de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes,

en arrière, de Mellet à Gosselies, le reste du 2e corps, dont une

division, celle de Girard, avait été portée à Wagnelée, et enfin entre

Gosselies et Marchiennes, le comte d'Erlon avec le 1er corps tout

entier. Ce dernier s'étant mis au repos de bonne heure, pouvait entrer

en action le lendemain de grand matin. Dans cette position Napoléon

ayant à droite Grouchy, Pajol, Exelmans, Vandamme, Gérard, qui

comptaient environ 38 mille hommes, à gauche, Ney, Reille, d'Erlon,

Lefebvre-Desnoëttes, qui en comptaient 45 mille, au centre la garde,

Lobau, la grosse cavalerie, la réserve d'artillerie, les parcs,

s'élevant à environ 40 mille et n'ayant besoin que de deux ou trois

heures pour avoir franchi la Sambre, pouvait dès le matin se jeter

sur les Prussiens ou sur les Anglais, séparés les uns des autres par

la position qu'il avait prise, et choisir en pleine liberté, selon les

circonstances, l'adversaire auquel il voudrait s'attaquer dans la

journée.

[En marge: Le général de Bourmont quitte l'armée le matin du 15.]

[En marge: Fâcheux effet produit par cet événement.]

Un événement fâcheux s'était passé au corps du général Gérard. Le

général de Bourmont avec son aide de camp le colonel Clouet, avait

pris une résolution fatale pour le reste de sa vie, celle de quitter

l'armée le 15 au matin, au moment où toutes nos colonnes

s'ébranlaient. Énergique à la guerre, doux, sensé dans la vie civile,

estimé dans l'armée impériale où il avait servi d'une manière

brillante, désiré des royalistes, ses anciens amis, auxquels il eût

apporté un beau nom militaire, et tandis qu'il était ainsi attiré par

l'un et l'autre parti, voyant les fautes de tous deux, les jugeant,

les condamnant, mais ayant de la peine à se décider entre eux, le

général de Bourmont avait d'abord refusé de prendre du service, bien

que ses goûts l'y portassent, et que la modicité de sa fortune lui en

fît une nécessité. Ayant enfin cédé au désir naturel de reprendre sa

carrière, et ayant obtenu, grâce au général Gérard, un commandement

conforme à son grade, il l'avait bientôt regretté en apprenant que la

Vendée s'insurgeait, et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses

parents et ses amis. Assailli des reproches des royalistes, il avait

pris tout à coup la résolution de quitter l'armée pour se rendre à

Gand. Le soir du 14 il fit dire au général Hulot, le plus ancien de

ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain sans

ajouter pourquoi, lui transmit les instructions du général en chef

pour qu'il eût à s'y conformer, adressa au général Gérard son ami, son

garant, une lettre d'excuse, puis franchit les avant-postes ennemis en

déclarant qu'il allait rejoindre le roi Louis XVIII. Ce bruit répandu

tout de suite dans le 4e corps, y produisit une exaspération

extraordinaire, et loin d'y abattre les troupes, ne fit que les

exalter davantage. Seulement, elle y devint une nouvelle cause de

défiance envers les chefs, qui presque tous devenaient suspects dès

qu'ils n'étaient pas anciennement connus et aimés des soldats. Le

général de Bourmont parti le matin du 15, n'arriva au quartier général

prussien que vers le milieu du jour, lorsque notre entrée à Charleroy

avait déjà révélé au maréchal Blucher tout ce qu'il avait intérêt à

savoir. C'était donc de la part du général de Bourmont une grande

faute pour lui-même, sans utilité et sans honneur pour son parti, qui

devait triompher par d'autres moyens et par des causes plus générales.

[En marge: Emploi de la journée du 15 par les généraux ennemis.]

[En marge: Mouvements du maréchal Blucher.]

Les chefs alliés n'avaient pas employé le temps aussi bien que

Napoléon. Le maréchal Blucher n'avait recueilli dans la journée du 14,

pendant que nous nous réunissions à Beaumont, que des avis vagues de

notre approche. Pourtant dans la soirée, ces avis avaient pris un peu

plus de consistance, et il avait ordonné à Bulow (4e corps) établi à

Liége, à Thielmann (3e corps) établi entre Dinant et Namur, de se

transporter à Namur même. Il avait prescrit à Pirch Ier (2e corps) de

se porter à Sombreffe, et à Ziethen (1er corps) de se concentrer entre

Charleroy et Fleurus. Le 15 Ziethen expulsé de Charleroy le matin, du

pont de Soleilmont l'après-midi, s'était replié sur Fleurus. Pirch Ier

était venu occuper à Sombreffe la grande chaussée menant de Namur à

Bruxelles. Thielmann accourait au même point; Bulow averti tard

quittait Liége pour s'approcher de Namur. L'intention du fougueux

Blucher était d'accepter la bataille dès le lendemain 16, entre

Fleurus et Sombreffe, sans attendre l'armée britannique, mais avec

l'espérance d'en voir arriver une bonne partie aux Quatre-Bras.

[En marge: Mouvements du duc de Wellington.]

Du côté des Anglais, soit effet du caractère, soit effet des

distances, l'activité avait été moindre. Le duc de Wellington,

toujours soucieux de ses communications avec la mer, avait résolu de

ne pas se laisser abuser par de fausses démonstrations, et d'attendre

pour s'émouvoir que les attaques fussent bien déterminées dans un sens

ou dans un autre, ce qui l'exposait à se tromper lui-même de peur

d'être trompé par Napoléon. Quoique ayant recueilli plus d'un avis de

l'approche des Français, avis malheureusement partis de chez nous, il

n'avait opéré aucun mouvement, attendant toujours que la clarté fût

plus grande. Il aurait pu cependant former ses divisions, pour n'avoir

plus qu'un ordre de marche à transmettre, lorsqu'il serait fixé sur la

direction à leur indiquer; mais commandant à des soldats qui

pardonnaient plus aisément de les faire tuer que de les fatiguer, il

n'avait encore rien prescrit. Dans la journée du 15, le général

prussien Ziethen lui ayant enfin mandé notre apparition positive, il

avait ordonné la réunion de ses troupes autour des trois quartiers

principaux de l'armée anglaise, d'Ath pour sa droite, de

Braine-le-Comte pour sa gauche, de Bruxelles enfin pour sa réserve. Il

n'en était pas moins allé assister à une fête que la duchesse de

Richemont donnait à Bruxelles. Le soir, au milieu de cette fête qui

réunissait les chefs de l'armée anglaise avec tous les diplomates

accrédités auprès de la cour de Gand, il reçut l'avis détaillé de

notre entrée à Charleroy et de notre marche au delà de la Sambre. Il

quitta immédiatement, mais sans trouble, cette fête de la coalition,

et alla expédier ses ordres.

Il prescrivit à sa réserve de se mettre tout de suite en marche de

Bruxelles vers les Quatre-Bras (voir la carte nº 65). Il enjoignit au

général Hill et au prince d'Orange de se porter, par un mouvement de

droite à gauche, le premier d'Ath vers Braine-le-Comte, le second de

Braine-le-Comte vers Nivelles, et à ce dernier surtout de diriger sur

les Quatre-Bras tout ce qu'il aurait de disponible. Il se prépara

lui-même à partir dans la nuit pour être au point du jour entre les

Quatre-Bras et Sombreffe, afin de voir le maréchal Blucher, et de

concerter ses efforts avec ceux de l'armée prussienne.

Pendant que le général anglais donnait ces instructions un peu

tardives, ses lieutenants, éclairés sans doute par le danger,

prenaient des dispositions meilleures, et surtout plus promptes que

les siennes. Le chef d'état-major du prince d'Orange, apprenant notre

apparition devant Charleroy, réunissait dans l'après-midi du 15 la

division Perponcher, dont une brigade, celle du prince de Saxe-Weimar,

se portait spontanément aux Quatre-Bras. Ce même chef d'état-major

concentrait aux environs de Nivelles la division Chassé et la

cavalerie de Collaert, de telle sorte qu'en arrivant à son quartier

général, le prince d'Orange allait trouver, grâce à la prévoyance d'un

subordonné, les mesures les plus urgentes déjà prescrites, et en

partie exécutées.

[En marge: Positions des armées anglaise et prussienne le soir du 15.]

Ainsi dans la soirée de cette journée du 15 l'armée anglaise

s'ébranlait sur tous les points, mais sans avoir encore une division

entière aux Quatre-Bras, tandis que l'armée prussienne, plus

rapprochée et plus tôt avertie, pouvait réunir la moitié de son

effectif dans la plaine de Fleurus, et était en mesure d'en présenter

les trois quarts au moins dans la matinée du lendemain 16.

Napoléon qui ne s'était couché qu'à deux heures après minuit, était

debout à cinq heures du matin. Atteint dans ce moment d'une

indisposition assez incommode, il n'en avait pas moins passé dix-huit

heures à cheval dans la journée du 15, et il allait en passer encore

autant dans la journée du 16, preuve assez frappante que son activité

n'était point diminuée[6]. Son opinion sur la conduite à tenir dans

cette journée était faite même avant de recevoir les rapports de ses

lieutenants. Le quartier général anglais se trouvant à quatorze lieues

sur la gauche, et le quartier général prussien à huit lieues sur la

droite, les corps de l'armée prussienne étant en outre concentrés,

tandis que ceux de l'armée anglaise étaient disséminés de l'Escaut à

la Sambre, il était certain qu'il rencontrerait dans la journée les

Prussiens réunis dans la plaine de Fleurus, et qu'il ne pourrait avoir

affaire aux Anglais que le lendemain au plus tôt. Tourner à droite

pour livrer bataille aux Prussiens, et placer à gauche un fort

détachement pour arrêter les premiers arrivés de l'armée anglaise,

était évidemment ce que commandait la situation bien comprise. Mais

quoique équivalentes à une certitude, ces conjectures ne devaient pas

être absolument déterminantes, et il fallait attendre les rapports des

avant-postes avant de donner des ordres définitifs. Si l'armée tout

entière avait franchi la Sambre la veille, et qu'il eût été possible

d'agir immédiatement, sans doute il eût mieux valu prendre son parti

sur-le-champ, et sans perdre de temps marcher dans les deux directions

indiquées, en proportionnant les forces sur chaque direction au

danger prévu. Mais il restait à faire passer vingt-cinq mille hommes

au moins, dont dix mille de cavalerie, plus le grand parc

d'artillerie, par le pont de Charleroy et par les rues étroites de la

ville. Il ne fallait pas moins de trois heures pour une telle

opération, et pendant qu'elle s'accomplissait, et que les troupes déjà

portées au delà de la Sambre se reposaient des fatigues de la veille,

Napoléon prenait le temps de recueillir les rapports de la cavalerie

légère, ce qui était fort important, placé qu'il était entre deux

armées ennemies, et ce qui était difficile, les généraux un peu

effarés croyant toujours avoir sur les bras les Anglais et les

Prussiens réunis. D'ailleurs le 16 juin on devait avoir au moins

dix-sept heures de jour, et un retard de trois heures ne pouvait être

de grande considération.

[Note 6: Les témoignages contemporains sont fort contradictoires

relativement à l'état de santé de Napoléon pendant ces quatre

journées. Le prince Jérôme, frère de Napoléon, et un chirurgien

attaché à l'état-major, m'ont affirmé que Napoléon souffrait alors de

la vessie. M. Marchand, attaché au service de sa personne, et d'une

véracité non suspecte, m'a déclaré le contraire. On voit que la vérité

n'est pas facile à démêler au milieu de ces témoignages,

contradictoires quoique sincères, et je pourrais fournir pour cette

même époque d'autres preuves non moins étranges de la difficulté de

mettre d'accord des témoins oculaires, tous présents aux faits qu'ils

affirment, et tous véridiques, au moins d'intention. Je ne le ferai

pas, pour ne pas surcharger de notes fatigantes le texte de cette

histoire. Je me bornerai à dire que quelle que fût la santé de

Napoléon à cette époque, son activité ne s'en ressentit point, et on

pourra en juger par le récit qui va suivre. Quant à ses mouvements je

les ai constatés au moyen de témoignages nombreux et authentiques, et

je me suis servi notamment de ceux de M. le général Gudin, digne fils

de l'illustre Gudin tué à Valoutina, et commandant récemment la

division militaire de Rouen. M. le général Gudin, alors âgé de

dix-sept ans, et premier page de l'Empereur, lui présentait son

cheval. Il ne quitta pas Napoléon un instant, et l'exactitude de sa

mémoire, la sincérité de son caractère, m'autorisent à ajouter foi

entière à ses assertions.]

[En marge: Opinion que Napoléon se fait des projets de l'ennemi.]

Napoléon après s'être porté sur plusieurs points, et avoir entendu

lui-même les rapports des espions et de la cavalerie légère, se

confirma dans ses conjectures de la veille. Il ne devait y avoir aux

Quatre-Bras que les troupes anglaises ramassées dans les environs,

tandis qu'entre Fleurus et Sombreffe l'armée prussienne devait se

trouver aux trois quarts réunie. Un rapport de Grouchy, daté de six

heures, annonçait que l'armée prussienne se déployait tout entière en

face de Fleurus. Il fallait donc aller à elle par deux raisons

capitales, c'est qu'elle était la seule à portée, et qu'ensuite on

l'aurait laissée sur notre flanc et nos derrières si on eût marché en

avant sans la combattre. Napoléon, après avoir examiné de nouveau ses

cartes, donna ses ordres vers sept heures du matin, et les donna

verbalement au major général, pour qu'il les transmît par écrit aux

divers chefs de corps. Il commença par la droite dont la concentration

pressait davantage, et prescrivit de porter le corps de Vandamme et

celui de Gérard (3e et 4e corps) en avant de Fleurus. Vandamme ayant

bivouaqué aux environs de Gilly, avait deux lieues et demie à faire,

et Gérard qui avait campé au Châtelet, en avait trois. En supposant

qu'il n'y eût pas de retard dans l'expédition des ordres, ces troupes

ne pouvaient guère être rendues sur le terrain avant onze heures du

matin. C'était suffisant puisqu'on avait jusqu'à neuf heures du soir

pour livrer bataille. Napoléon prescrivit en outre d'acheminer la

garde qui avait campé autour de Charleroy, dans la direction de

Fleurus. Il y ajouta la division de cuirassiers de Milhaud, qui était

de plus de trois mille cavaliers superbes. On va voir à quel usage il

destinait les cuirassiers de Valmy.

[En marge: Plan de Napoléon pour la journée du 16.]

[En marge: Il veut avec sa droite et son centre livrer bataille aux

Prussiens, pendant que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux

Quatre-Bras.]

Ces troupes, comprenant la cavalerie légère de Pajol, les dragons

d'Exelmans, les corps d'infanterie de Vandamme et de Gérard, la garde,

les cuirassiers de Milhaud, et enfin la division Girard, détachée la

veille du corps de Reille pour s'éclairer vers Fleurus, ne

comprenaient pas moins de 63 à 64 mille soldats de la meilleure

qualité. C'était assez pour tenir tête aux Prussiens, qui, en

supposant qu'ils eussent réuni les trois quarts de leur armée, ne

pouvaient présenter plus de 90 mille hommes dans la plaine de Fleurus.

Il restait encore les dix mille hommes du comte de Lobau (6e corps),

troupe également excellente, qui en portant les forces de notre droite

à 74 mille combattants[7], devaient assurer à Napoléon les moyens de

ne pas craindre les Prussiens. C'était dans une bien autre infériorité

numérique qu'il s'était battu contre eux en 1814. Pourtant, bien qu'il

fût persuadé que les Anglais ne pouvaient pas être encore réunis, ne

voulant pas dans un moment aussi décisif courir la chance de se

tromper, il prit le parti de laisser pour quelques heures à

l'embranchement des deux routes de Fleurus et des Quatre-Bras, le

comte de Lobau, se fiant à la sagacité de celui-ci du soin de se

porter là où le danger lui paraîtrait le plus sérieux. La situation

devant s'éclaircir dans trois ou quatre heures, le comte de Lobau

aurait le temps d'accourir là où serait la principale masse des

ennemis.

[Note 7: J'ai mis à constater les forces le même soin qu'à préciser

les heures et les mouvements, et je crois que voici les nombres les

plus rapprochés de la vérité.

{Pajol 2,800 hommes.

{Exelmans 3,300

Sous les ordres {Milhaud 3,500

de {Vandamme 17,000

Napoléon {Gérard 15,400

dans la direction {Garde (infanterie) 13,000

de Fleurus. {Garde (grosse cavalerie) 2,500 {Lefebvre-Desnoëttes

{ était avec Ney.

{Garde, artillerie 2,000

{Girard (division détachée

{de Reille) 4,500

{ ----------

{ 64,000

Le corps de Lobau laissé entre deux 10,000

----------

74,000 ci 74,000

{Cavalerie Piré 2,000

Sous les ordres {Reille (moins Girard) 17,000

de {D'Erlon 20,000

Ney {Lefebvre-Desnoëttes 2,500

aux Quatre-Bras. {Valmy 3,500

{ ----------

{ 45,000 ci 45,000

-----------

119,000

Parcs, hommes en arrière, blessés et tués dans les combats

d'avant-garde le 15 5,000

-----------

124,000]

[En marge: Instructions précises adressées au maréchal Ney.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 59 段