derrière le pont de Soleilmont et dans les bois à gauche et à droite
de la route, il fallait nécessairement le déloger pour être maîtres du
débouché de la plaine de Fleurus, et ne pas faire un pas au delà.
Napoléon ordonna donc à Grouchy de forcer le ruisseau dès qu'il aurait
de l'infanterie, de fouiller ensuite les bois, et de pousser ses
reconnaissances seulement jusqu'à Fleurus. Ces ordres donnés, il
rebroussa chemin au galop pour veiller de nouveau à ce qui pouvait
survenir du côté de Bruxelles. Il fit dire à Vandamme qui n'avait pu
atteindre Charleroy qu'à midi, et avait mis deux heures à traverser
les rues étroites de cette ville, de se hâter, d'abord pour laisser le
passage libre à Lobau et à la garde, et ensuite pour aller appuyer
Grouchy. On était au 15 juin: la chaleur était étouffante, les troupes
avaient déjà fait les unes cinq lieues, les autres six ou sept; mais
leur ardeur n'était pas diminuée, et elles marchaient avec
empressement dans toutes les directions qui leur étaient indiquées.
Après avoir pressé la marche de Vandamme, Napoléon dépassant le point
où la route de Charleroy se bifurque, se porta un peu en avant sur
l'embranchement de Bruxelles. Cet embranchement, avons-nous dit,
rencontrait aux Quatre-Bras la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
formant la communication entre les deux armées alliées. La possession
des Quatre-Bras était donc de la plus extrême importance, car c'était
tout à la fois le point par lequel l'armée anglaise pouvait se relier
aux Prussiens, et celui par lequel elle pouvait opérer sa propre
concentration. On a vu en effet que le duc de Wellington ayant établi
sa réserve à Bruxelles, avait rangé en avant et en un demi-cercle le
gros de son armée, qu'ainsi le général Hill s'étendait d'Oudenarde à
Ath, le prince d'Orange d'Ath à Nivelles. Nivelles était par
conséquent le point par lequel les Anglais pouvaient réunir leur
droite à leur gauche: en outre, de Nivelles même une route pavée les
conduisait par un trajet fort court aux Quatre-Bras, où ils devaient
trouver leur réserve arrivant de Bruxelles, de façon que les
Quatre-Bras, ainsi nommés à cause des routes qui s'y croisent, étaient
à la fois le point de ralliement des Anglais avec les Prussiens, et
celui des Anglais entre eux. Aucun point de ce vaste théâtre
d'opérations n'avait donc une égale importance. Or le prix qu'il avait
pour les alliés il l'avait naturellement pour nous, et Napoléon devait
tenir comme à la condition essentielle de son plan de campagne que les
Quatre-Bras fussent invinciblement occupés, pour que les Anglais ne
pussent, à moins de détours longs et difficiles, ni se réunir entre
eux, ni se réunir aux Prussiens. C'est par ce motif que Napoléon, à
peine Charleroy enlevé, avait lancé dans la direction des Quatre-Bras,
d'abord le colonel Clary avec un régiment de hussards, puis
Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, puis un des
régiments d'infanterie de la jeune garde, et enfin les corps de Reille
et d'Erlon, forts de plus de 40 mille hommes d'infanterie et de 3
mille chevaux, tout cela pour contenir les Anglais, pendant qu'il
combattrait les Prussiens avec quatre-vingt mille hommes. Tandis qu'il
était de sa personne un peu en avant du point de bifurcation, pressant
tant qu'il pouvait la marche des troupes, il aperçut le maréchal Ney
qui arrivait en toute hâte suivi d'un seul aide de camp, le colonel
Heymès. Napoléon, comme on doit s'en souvenir, lui avait donné après
le 20 mars une mission sur la frontière, pour diminuer l'embarras de
sa position en l'éloignant de Paris, et cette mission terminée l'avait
laissé dans ses terres, d'où le maréchal n'était revenu que pour la
cérémonie du Champ de Mai. Napoléon même, comme on doit encore s'en
souvenir, lui en avait témoigné quelque humeur le jour de la
cérémonie. Tenant cependant à se servir de la grande énergie du
maréchal, il lui avait fait dire en quittant Paris de venir le joindre
au plus vite s'il voulait assister à la première bataille. Ney averti
si tard n'avait eu que le temps de prendre avec lui son aide de camp
Heymès, et était parti pour Maubeuge sans équipage de guerre. N'ayant
pas même de chevaux, il avait été réduit à emprunter ceux du maréchal
Mortier, resté malade à Maubeuge. Il arrivait donc ne sachant rien de
l'état des choses, ne connaissant ni le rôle qui lui était réservé, ni
les troupes qu'il allait commander, livré à cette agitation fébrile
qui suit le mécontentement de soi et des autres, n'ayant pas dès lors
tout le calme d'esprit désirable dans les situations difficiles, bien
que sa prodigieuse énergie n'eût jamais été plus grande qu'en ce
moment. Napoléon, après avoir souhaité la bienvenue au maréchal, lui
dit qu'il lui confiait la gauche de l'armée, composée du 2e et du 1er
corps (généraux Reille et d'Erlon), des divisions de cavalerie
attachées à ces corps, de la cavalerie légère de la garde qu'il lui
prêtait pour la journée, avec recommandation de la ménager, le tout
comprenant au moins 45 mille hommes de toutes armes. Napoléon ajouta
qu'il fallait avec ces forces, transportées actuellement au delà de la
Sambre, et rendues en partie à Gosselies, pousser vivement l'ennemi
l'épée dans les reins, et s'établir aux Quatre-Bras, clef de toute la
position.--Connaissez-vous les Quatre-Bras? dit Napoléon au
maréchal.--Comment, répondit Ney, ne les connaîtrais-je pas? j'ai fait
la guerre ici dans ma jeunesse, et je me souviens que c'est le noeud
de tous les chemins.--Partez donc, lui répliqua Napoléon, et
emparez-vous de ce poste, par lequel les Anglais peuvent se rejoindre
aux Prussiens. Éclairez-vous par un détachement vers Fleurus[3].--Ney
partit plein d'ardeur, et en apparence disposé à ne pas perdre de
temps. Il était environ quatre heures et demie.
[Note 3: Je dois prévenir le lecteur que l'assertion de Napoléon
adoptée dans ce récit est l'une de celles qui ont été contestées dans
la longue et vive polémique dont la campagne de 1815 a été le sujet.
On trouvera la vérité de cette assertion longuement discutée dans une
note page 47.]
[En marge: Napoléon se reporte vers Gilly, et ordonne l'attaque
immédiate du poste occupé par les Prussiens.]
Napoléon, après avoir expédié le maréchal Ney sur les Quatre-Bras, se
reporta vers Gilly, où il avait laissé Grouchy, Pajol, Exelmans,
attendant l'infanterie de Vandamme pour attaquer l'arrière-garde des
Prussiens. Il n'avait, comme nous l'avons dit, d'autre intérêt de ce
côté que d'occuper le débouché de la plaine de Fleurus, afin de
pouvoir y livrer bataille aux Prussiens le lendemain, et il se serait
bien gardé de les pousser au delà, car en leur ôtant le jour même la
grande chaussée de Namur à Bruxelles, il les eût forcés d'aller
chercher derrière Bruxelles le point de ralliement avec les Anglais,
ce qui aurait ruiné tous ses desseins. Il n'avait donc aucune autre
intention que celle de passer le ruisseau de Soleilmont, et d'occuper
le revers des coteaux boisés qui enceignent la plaine de Fleurus.
Vandamme était enfin arrivé avec son infanterie, et il était venu se
ranger derrière la cavalerie de Grouchy. Mais ni lui, ni Grouchy, ni
Pajol, ni Exelmans, ne voulaient attaquer avant que Napoléon fût
présent. Ils étaient disposés à croire que l'armée prussienne se
trouvait tout entière derrière le ruisseau de Soleilmont.
Effectivement on aurait pu le supposer à en juger d'après les simples
apparences. Le général Pirch II, renforcé par quelques bataillons de
la division Jagow, avait rempli de troupes les bois à droite et à
gauche de la route, barré le pont, et derrière le pont rangé plusieurs
bataillons en colonnes serrées. Dans l'impossibilité de voir à travers
l'épaisseur des bois et au delà de la chaîne des coteaux, on avait le
champ libre pour toutes les suppositions, et l'imagination, qui joue
un grand rôle à la guerre, pouvait se figurer l'armée prussienne
réunie tout entière derrière ce rideau. Mais la puissante raison de
Napoléon, plus puissante encore que son imagination, lui montrait dans
tout ce qu'il avait sous les yeux un ennemi surpris, qui n'avait pas
eu le temps de concentrer ses forces. Le lendemain il en devait être
autrement, mais pour le moment Napoléon était convaincu de n'avoir
qu'une ou deux divisions devant lui, et il regardait comme l'affaire
d'un coup de main de les déloger du poste qu'elles occupaient. Il
ordonna donc d'attaquer immédiatement les Prussiens et de leur enlever
la position qu'ils montraient l'intention de défendre.
[En marge: Combat dit de Gilly, livré au bord du ruisseau de
Soleilmont.]
[En marge: Défaite des Prussiens, et mort du général français Letort.]
Le ruisseau qui nous séparait d'eux venant de l'abbaye de Soleilmont
qu'on apercevait à notre gauche, passait devant nous sous un
très-petit pont, et allait vers notre droite se perdre dans la Sambre,
près du Châtelet. Le maréchal Grouchy dirigea vers la droite les
dragons d'Exelmans, et leur ordonna de franchir le ruisseau à gué,
afin de tourner la position de l'ennemi. En même temps trois colonnes
d'infanterie, une de jeune garde, et deux du corps de Vandamme,
s'ébranlèrent pour enlever le pont. Les Prussiens menacés d'une double
attaque de front et de flanc, se hâtèrent de battre en retraite, leurs
instructions portant qu'il fallait ralentir les Français en évitant
tout engagement sérieux avec eux. On franchit donc le ruisseau presque
sans difficulté, mais Napoléon vit alors avec dépit l'infanterie
prussienne prête à lui échapper. Dans son impatience de l'atteindre,
il jeta sur elle les quatre escadrons de la garde actuellement de
service auprès de lui. Le général Letort s'élança sur les Prussiens à
la tête de ces quatre escadrons, les joignit au moment où ils se
formaient en carrés dans une éclaircie du bois, enfonça l'un de ces
carrés, le sabra presque en entier, et se jeta sur un second qu'il
rompit également. Courant sur un troisième, il tomba malheureusement
sous les balles ennemies. Les Prussiens laissèrent dans nos mains
quelques centaines de morts et de blessés, plus trois ou quatre cents
prisonniers, mais nous payâmes cher cet avantage par la perte du
général Letort. C'était l'un de nos officiers de cavalerie les plus
intelligents, les plus braves et les plus entraînants. Napoléon lui
accorda de justes regrets, et lui a consacré à Sainte-Hélène quelques
lignes faites pour l'immortaliser.
Les dragons d'Exelmans achevant le détour qu'ils étaient chargés
d'exécuter sur notre droite, menèrent battant les Prussiens de Pirch
et de Jagow, et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière des bois. Une
avant-garde s'avança seulement jusqu'à Fleurus[4].
[Note 4: le maréchal Grouchy, dans l'un de ses écrits, s'est plaint de
ce que Vandamme n'avait pas voulu aller plus loin pendant cette
soirée; mais Napoléon, en donnant à Sainte-Hélène, dans la réfutation
de l'ouvrage du général Rogniat, ses motifs de s'arrêter à cette
limite, a complétement justifié le général Vandamme.]
Ce résultat obtenu, Napoléon rentra à Charleroy pour avoir des
nouvelles de ce qui se passait à son aile gauche et sur ses derrières.
Il n'avait pas entendu le canon de Ney, et il en était surpris. Il sut
bientôt le motif de cette inaction.
[En marge: Événements aux Quatre-Bras.]
[En marge: Forces dont Ney disposait aux Quatre-Bras le 15 au soir.]
Ney en le quittant avait rencontré aux environs de Gosselies le
général Reille avec les quatre divisions du 2e corps, lesquelles après
avoir passé la Sambre à Marchiennes, n'avaient cessé de marcher dans
la direction des Quatre-Bras. Ces quatre divisions comptant plus de 20
mille hommes d'infanterie, et s'étendant sur un espace d'une lieue,
étaient précédées par la cavalerie légère de Piré attachée au 2e
corps, et par celle de Lefebvre-Desnoëttes détachée de la garde
impériale. Ces deux divisions de cavalerie comprenaient ensemble 4,500
chevaux. Ney avait donc en ce moment plus de vingt-cinq mille hommes
sous la main. À leur aspect la division de Steinmetz, craignant d'être
coupée de l'armée prussienne si elle persistait à couvrir la route de
Bruxelles, regagna par un détour la route de Namur, et découvrit ainsi
les Quatre-Bras. Ney à qui Napoléon avait recommandé de s'éclairer
vers Fleurus, détacha la division Girard pour observer la division
Steinmetz, et ensuite prenant la division Bachelu d'environ 4,500
hommes d'infanterie, avec les 4,500 chevaux de Piré et de
Lefebvre-Desnoëttes, se porta en avant à la tête de ces 9 mille
hommes. Laissant derrière lui les divisions d'infanterie Foy et Jérôme
fortes d'environ 12 mille hommes, et de plus les 20 mille hommes de
d'Erlon, il n'avait certes rien à craindre. De Gosselies aux
Quatre-Bras il y a environ trois lieues métriques, qu'on peut
franchir en moins de deux heures et demie si on a quelque hâte
d'arriver. Les soldats de Reille avaient déjà fait, il est vrai, sept
lieues métriques, mais partis à trois heures du matin ils avaient eu
quatorze heures pour exécuter ce trajet, et s'étaient reposés plus
d'une fois. Ils pouvaient par conséquent ajouter trois lieues aux
fatigues de la journée, sans qu'il y eût abus de leurs forces. Ney
avait donc le moyen de tenir la parole donnée à Napoléon, et de
s'emparer des Quatre-Bras, mais tout à coup, pendant qu'il était en
marche, il entendit le canon de Vandamme, qui retentissait le long du
ruisseau de Soleilmont vers six heures, et conçut de vives
inquiétudes. Il craignit que Napoléon n'eût sur les bras toute l'armée
prussienne, et si Napoléon l'avait sur les bras, il devait l'avoir à
dos. Il commença donc à hésiter, et à délibérer sans agir.
[En marge: Ney en entendant le canon de Vandamme, craint d'avoir
l'armée prussienne à dos, tandis qu'il a sur son front tout ou partie
de l'armée anglaise, et il s'arrête à Frasnes.]
Aux inquiétudes que lui inspira le canon qu'il venait d'entendre,
vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. En approchant de Frasnes qui
n'est pas loin des Quatre-Bras, il aperçut une masse d'infanterie
qu'il supposa anglaise, bien qu'elle n'en portât pas l'uniforme, mais
qu'il jugea telle parce qu'elle venait du côté des Anglais. Il
raisonna comme raisonnaient tout à l'heure à Gilly Vandamme, Grouchy,
Pajol, Exelmans, qui croyaient avoir affaire à l'armée prussienne tout
entière, et il se dit qu'il pourrait bien avoir devant lui
l'avant-garde de lord Wellington, laquelle disparaissant comme un
rideau subitement replié, découvrirait bientôt l'armée anglaise
elle-même. Ney, malgré sa bravoure, devenu très-hésitant, comme la
plupart de nos généraux, fut atteint de la double crainte de ce qu'il
pouvait avoir sur son front et sur ses derrières. Il s'arrêta devant
la route ouverte des Quatre-Bras, c'est-à-dire devant la fortune de la
France, qui était là, et qu'il eût, en étendant la main,
infailliblement saisie!
[En marge: Déplorable erreur de Ney, et nullité des forces qu'il avait
devant lui.]
Qu'avait-il en ce moment devant lui? Exactement ce qu'il voyait, et
rien de plus. En effet le duc de Wellington resté à Bruxelles, et
n'ayant recueilli le matin que des avis vagues, n'avait encore rien
ordonné. Mais le prince de Saxe-Weimar, appartenant à la division
Perponcher, l'une de celles qui composaient le corps du prince
d'Orange, avait suppléé aux instructions qu'il n'avait pas reçues, et
par une inspiration de simple bon sens s'était porté de Nivelles aux
Quatre-Bras, avec quatre mille soldats de Nassau. Le maréchal Ney
s'était donc arrêté devant quatre mille hommes d'infanterie médiocre,
tandis qu'il en avait 4,500 d'infanterie excellente, sans compter
4,500 de cavalerie, de la première qualité. Assurément s'il avait fait
un pas de plus, il eût balayé le détachement ennemi en un clin d'oeil.
À la vérité Ney pouvait craindre d'avoir affaire à plus de quatre
mille hommes, mais il allait en réunir vingt mille par l'arrivée des
autres divisions du général Reille, et il fallait bien mal calculer
pour croire que l'armée anglaise, surprise à dix ou onze heures du
matin, eût déjà reçu de Bruxelles des ordres de concentration, et, si
elle les avait reçus, les eût déjà exécutés. En tout cas avec 4,500
chevaux, comment ne pas s'assurer de ce qu'on avait devant soi? Une
charge de cavalerie, dût-elle être ramenée, aurait suffi pour
éclaircir le mystère. Ney, qui le lendemain et le surlendemain fut
encore une fois le plus héroïque des hommes, n'était plus cet
audacieux général qui à Iéna, à Eylau, nous avait engagés dans des
batailles sanglantes pour s'être trop témérairement avancé. Il n'est
pas rare, hélas! qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop
hardi. Ney ne poussa donc pas au delà de Frasnes, situé à une lieue
des Quatre-Bras, y laissa la division Bachelu avec la cavalerie Piré
et Lefebvre-Desnoëttes, et revint à Charleroy pour y faire connaître à
l'Empereur ce qui s'était passé.
[En marge: Napoléon passe une partie de la nuit avec le maréchal Ney,
et ne lui adresse pas de reproches pour une faute aisément réparable,
car il était temps encore le lendemain matin 16 d'occuper les
Quatre-Bras.]
Napoléon qui était monté à cheval à trois heures du matin et n'en
était descendu qu'à neuf heures du soir, qui par conséquent y était
resté dix-huit heures (bien que cet exercice lui fût rendu pénible par
une indisposition dont il souffrait en ce moment), avait enfin pris
quelques minutes de repos, et jeté sur un lit, écoutait des rapports,
expédiait des ordres. Debout de nouveau à minuit, il reçut Ney qui
vint lui raconter ce qu'il avait fait, et lui exposer les motifs de
ses hésitations. Napoléon s'emportait quelquefois, quand tout allait
bien, mais il était d'une douceur parfaite dans les situations
délicates et graves, ne voulant pas lui-même agiter les hommes que les
circonstances agitaient déjà suffisamment. Il n'adressa donc pas de
reproches au maréchal, bien que l'inexécution des ordres qu'il lui
avait donnés fût infiniment regrettable[5]. Jusqu'ici d'ailleurs,
tout était facile à réparer, et dans son ensemble la journée avait
suffisamment réussi. Napoléon amenant de cent lieues de distance les
124 mille hommes qui composaient son armée, était parvenu à surprendre
les Prussiens et les Anglais, et à prendre position entre eux de
manière à les forcer de combattre séparément. Ce résultat était
incontestable, car il avait sur sa droite, et tout près de lui, les
Prussiens dans la direction de Namur, et sur sa gauche, mais beaucoup
plus loin, les Anglais dans la direction de Bruxelles. Il était donc
assuré, après que ses troupes auraient eu la nuit pour se reposer,
d'avoir le lendemain une rencontre avec les Prussiens, bien avant que
les Anglais pussent venir à leur aide, et de combattre ainsi chaque
armée l'une après l'autre. Il eût mieux valu sans doute que Ney eût
déjà occupé les Quatre-Bras, pour mettre les Anglais dans
l'impossibilité absolue de secourir les Prussiens, mais ce qui ne
s'était pas fait le soir du 15, pouvait se faire le matin du 16,
pendant que Napoléon serait aux prises avec les Prussiens, et
s'achever même assez tôt pour que Ney pût l'aider de quelques
détachements, surtout Napoléon et Ney devant être adossés l'un à
l'autre pendant qu'ils combattraient chacun de son côté. On peut par
conséquent affirmer que tout avait réussi, puisque malgré les
hésitations de Ney, nous étions en masse entre les Prussiens et les
Anglais, les Prussiens surpris dans un état de demi-concentration, les
Anglais dans un état de dispersion complète. En tout cas s'il manquait
quelque chose à la journée, c'était la faute de Ney, car de cinq à
huit heures il aurait eu le temps d'occuper les Quatre-Bras avec les
20 mille hommes de Reille que les 20 mille de d'Erlon allaient
appuyer. Du reste Napoléon content du résultat total, sans chercher
des torts où il n'y avait pas grand intérêt à en trouver, traita le
maréchal amicalement, le renvoya à Gosselies vers deux heures du
matin, s'appliquant toujours à lui faire sentir l'importance des
Quatre-Bras, et lui promettant des ordres précis dès qu'il aurait reçu
et comparé les rapports de ses lieutenants. Il se jeta ensuite sur un
lit pour prendre deux ou trois heures de repos, pendant que ses
troupes en prenaient sept ou huit qui leur étaient indispensables
après le trajet qu'elles avaient exécuté dans la journée, et avant les
combats qu'elles allaient livrer le lendemain.
[Note 5: C'est le cas d'examiner ici les diverses assertions dont les
ordres donnés verbalement à Ney dans l'après-midi du 15 ont été
l'occasion. Nous allons donc le faire aussi brièvement que possible,
pour l'édification de ceux qui ne craignent pas les longueurs de la
critique historique. D'abord, le colonel Heymès, aide de camp du
maréchal Ney, dans un récit sincère, mais consacré à prouver que le
maréchal n'avait pas commis une seule faute pendant ces tristes
journées, a prétendu que Napoléon n'avait témoigné au maréchal aucun
mécontentement dans la soirée du 15, qu'il soupa même avec lui et le
traita fort amicalement. Après avoir consulté beaucoup de témoins
oculaires, nous croyons cette assertion exacte. La faute du maréchal
était en ce moment si réparable, que Napoléon qui avait grand besoin
de lui, se serait gardé de le blesser sans de graves motifs. Le
mécontentement fut beaucoup plus sérieux le lendemain, et témoigné
très-franchement, comme on le verra tout à l'heure. Nous croyons donc
qu'en parlant des reproches adressés à Ney, on a transposé les faits,
et placé la veille ce qui n'eut lieu que le lendemain. Mais il y a une
question infiniment plus importante, c'est celle de savoir si Napoléon
était fondé à adresser des reproches à Ney, et si effectivement il lui
avait enjoint d'une manière précise d'occuper les Quatre-Bras. On l'a
nié, et on a prétendu que Napoléon, en donnant à Ney l'ordre de
pousser vivement l'ennemi sur la route de Bruxelles, n'avait pas fait
mention des Quatre-Bras. Quant à moi, je crois absolument le
contraire, et je vais fournir de cette opinion des preuves qui me
semblent décisives.
Il y a deux fondements de toute bonne critique historique, les
témoignages et la vraisemblance. Je vais examiner si ces deux espèces
de preuves existent en faveur de la version que j'ai adoptée.
En fait de témoignage direct, il n'y a que celui de Napoléon, et aucun
contre.
Napoléon a écrit deux relations de la campagne de 1815, l'une vive,
spontanée, antérieure à toute discussion, dictée au général Gourgaud à
Sainte-Hélène, et publiée sous le nom de ce général; l'autre étudiée,
réfléchie, plus savante, plus fortement colorée, mais moins vraie à
mon avis, l'une et l'autre, du reste, admirables, et destinées à vivre
comme toutes les oeuvres de ce puissant génie.
Dans les deux, Napoléon, racontant son colloque avec Ney, affirme,
comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il désigna expressément
les Quatre-Bras, en recommandant au maréchal de s'y porter en toute
hâte. Dans la première relation, celle qui porte le nom du général
Gourgaud, il donne des détails si précis de ses paroles et des
réponses du maréchal Ney, lequel affirma qu'il connaissait ce lieu et
en savait l'importance, qu'il est à mon avis impossible de supposer
que Napoléon ait falsifié la vérité. Les prévenus ne mentent pas plus
impudemment devant le tribunal de police correctionnelle, qu'il
n'aurait menti devant la postérité, si son assertion était fausse.
Pour moi, je n'aime pas plus qu'un autre le joug que Napoléon a fait
peser sur la France, mais je me sens la double force d'aimer la
liberté et d'être juste envers un despote. Napoléon a dissimulé
souvent pendant son règne, quelquefois même il a trompé pour
l'accomplissement de ses entreprises; mais à Sainte-Hélène, ne
s'occupant que d'histoire, il est celui des contemporains qui a le
moins menti, parce qu'il est celui qui avait le plus de mémoire et le
plus d'orgueil, et qu'il comptait assez sur sa gloire pour ne pas la
fonder sur le décri de ses lieutenants. Je ne crois donc pas qu'il ait
altéré la vérité sur le point dont il s'agit, qui, du reste, à
l'époque où il a écrit n'était pas en contestation. Quant au maréchal
Ney, Napoléon à Sainte-Hélène connaissait ses malheurs, et il l'a
traité avec les plus nobles ménagements.
Contre son témoignage y en a-t-il un seul? Pas un. Le maréchal Ney
a-t-il nié? Pas du tout. Il est vrai que lorsque l'héroïque maréchal a
expiré sous des balles françaises, aucune contestation ne s'était
élevée sur ce point, et qu'on n'avait controversé que sur la fameuse
charge de cavalerie exécutée par lui dans la journée de Waterloo.
Toujours est-il qu'on ne sait rien du maréchal qui puisse être opposé
au témoignage de Napoléon.
Un témoin oculaire et auriculaire a existé toutefois, c'est le major
général, M. le maréchal Soult. Lui seul avait tout vu, tout entendu,
et pouvait déposer utilement. Pendant sa vie il avait souvent dit
qu'il avait le 15 juin, dans l'après-midi, entendu Napoléon prescrire
au maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen,
fils du maréchal Ney, jeune général à jamais regrettable par ses
talents et ses nobles sentiments, mort depuis dans la campagne de
Crimée, avait pris à tâche de défendre en toutes choses la mémoire de
son père, mémoire certes assez glorieuse pour qu'on n'ait rien à faire
pour elle. Mais, de la part d'un fils, il était bien naturel et bien
honorable de la vouloir défendre même au delà du vrai. Le duc
d'Elchingen se rendit chez le maréchal Soult, et ce dernier, par un
sentiment que l'on comprend en présence d'un fils, ne parut pas se
souvenir que Napoléon eût donné au maréchal Ney, le 15 juin, l'ordre
de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen a rapporté son
entretien avec le maréchal Soult dans un écrit qu'il a publié sous le
titre de _Documents inédits sur la campagne de 1815_. Mais voici un
témoignage tout aussi respectable, et diamétralement contraire. M. le
général Berthezène, commandant une des divisions de Vandamme, raconte
dans ses Mémoires intéressants et véridiques, tome II, page 359, que
Napoléon, dans l'après-midi du 15, recommanda vivement au maréchal Ney
l'occupation bien précisée des Quatre-Bras, et qu'il tenait ce détail
du maréchal Soult, témoin oculaire du colloque de Ney avec Napoléon.
Lorsque le général Berthezène écrivait ces lignes, le maréchal Soult
vivait, et il aurait pu démentir cette assertion.
Ainsi le témoignage du maréchal Soult se trouve rapporté
contradictoirement, et pour moi, si j'avais à choisir entre les deux
manières dont ce témoignage a été présenté, je croirais plutôt à celle
qui remonte à l'année 1818, c'est-à-dire à une époque fort rapprochée
des événements, et qui ne fut pas influencée par la présence d'un fils
sollicitant en quelque sorte pour la mémoire de son père.
En négligeant donc un témoignage devenu incertain, il reste le
témoignage unique de Napoléon, donné spontanément, avant toute
discussion, et portant au plus haut degré le caractère de la
simplicité et de la véracité.
Maintenant reste un genre de preuve, supérieur, selon moi, à tous les
témoignages humains, la vraisemblance.
Pour que le 15, à quatre heures de l'après-midi, Napoléon n'eût pas
songé aux Quatre-Bras, et eût poussé Ney en avant, sans assigner un
but précis à sa marche, il aurait fallu tout simplement ou que
Napoléon n'eût pas regardé la carte, ou qu'il fût le plus inepte des
hommes, pas moins que cela. Je laisse au lecteur à juger si l'une ou
l'autre de ces deux suppositions est vraisemblable.