attaché à persuader à Blucher qu'il fallait attendre que la seconde
colonne d'invasion, composée des Russes, des Autrichiens, des
Bavarois, des Wurtembergeois, etc., laquelle arrivait par l'Est, fût
parvenue à la même distance de Paris que la colonne qui entrait par le
Nord, avant d'agir offensivement. Afin de tuer le temps et de
satisfaire l'ardeur des Prussiens, le duc de Wellington avait consenti
à entreprendre quelques siéges, et des parcs d'artillerie avaient été
préparés dans cette intention. Mais en attendant on n'avait pris que
de médiocres précautions pour se garantir contre une brusque
apparition des Français. Le duc de Wellington, dont la perspicacité
était ici en défaut, n'avait songé qu'à se préserver d'une attaque le
long de la mer, ce qui pourtant n'était guère à craindre, car Napoléon
l'eût-il coupé d'Anvers, ne l'eût certainement pas coupé d'Amsterdam,
et ne lui eût dès lors pas enlevé sa base d'opération, tandis qu'il
avait grand intérêt à le séparer de Blucher, et à se jeter entre les
Anglais et les Prussiens pour les battre les uns après les autres. De
ce dernier danger, de beaucoup le plus réel, le duc de Wellington et
Blucher n'avaient rien entrevu. Seulement, instruits par les leçons de
Napoléon à se tenir bien serrés les uns aux autres, ils s'étaient
promis de se réunir sur la chaussée de Namur à Bruxelles en cas
d'attaque vers Charleroy, et d'y accourir le plus vite possible, les
uns de Bruxelles, les autres de Namur et de Liége. Le duc de
Wellington avait fait trois parts de son armée: l'une formant sa
droite sous le brave et excellent général Hill, s'étendait d'Oudenarde
à Ath; l'autre sous le brillant prince d'Orange, d'Ath à Nivelles, pas
loin de Charleroy et de la Sambre (voir la carte nº 65); la troisième
était en réserve à Bruxelles. Le duc de Wellington par cette
distribution avait voulu se mettre en mesure de se concentrer, ou sur
sa droite en cas d'attaque vers la mer, ou sur sa gauche en cas qu'il
fallût se porter au secours des Prussiens. Mais même dans cette double
intention, ses corps étaient trop dispersés, car il fallait au moins
deux ou trois jours pour qu'ils fussent réunis sur leur droite ou sur
leur gauche. Quoi qu'il en soit, en cas d'une attaque vers Charleroy,
contre les Anglais ou les Prussiens, le point de ralliement avait été
fixé sur la chaussée de Namur à Bruxelles, et c'est pour garantir
cette chaussée que le corps prussien de Ziethen avait été distribué
comme nous venons de le dire, deux divisions à Charleroy sur la
Sambre, deux autres en arrière entre Fleurus et Sombreffe.
[En marge: Le moment de l'approche des Français complétement ignoré.]
[En marge: Plan de Napoléon, et son ordre de mouvement pour la nuit du
14 au 15.]
Le 14 juin au soir on ne soupçonnait rien ou presque rien aux
quartiers généraux de Bruxelles et de Namur des desseins des Français:
on savait seulement qu'il y avait du mouvement sur la frontière, sans
soupçonner le but et la gravité de ce mouvement. C'était donc une
grande et merveilleuse opération que d'avoir rassemblé ainsi à quatre
ou cinq lieues de l'ennemi une armée de 124 mille hommes, venant de
distances telles que Lille, Metz et Paris, sans que les deux généraux
anglais et prussien s'en doutassent, et l'histoire de la guerre ne
présente pas que nous sachions un phénomène de ce genre. Napoléon
n'était pas homme à perdre le fruit de ce premier succès, en ne se
hâtant pas assez d'en profiter. Il résolut d'entrer en action dans la
nuit même du 14 au 15, de se porter brusquement sur Charleroy,
d'enlever par surprise cette place probablement mal gardée, d'y
franchir la Sambre, et de tomber tout à coup sur la chaussée de Namur
à Bruxelles, certain que si rapprochés que fussent les Prussiens et
les Anglais, il les trouverait faiblement reliés à leur point de
jonction, et parviendrait à s'établir entre eux avec la masse de ses
forces. Il avait prescrit les plus minutieuses précautions pour que
dans les bivouacs on se rendît aussi peu apparent que possible, qu'on
se couvrît des bois, des mouvements de terrain assez fréquents sur
cette frontière, qu'on cachât ses feux, et qu'on ne laissât passer ni
un voyageur, ni un paysan, afin de retarder le plus qu'il se pourrait
la nouvelle positive de notre approche. Quant à la nouvelle vague elle
était certainement répandue, et celle-là, comme l'expérience le
prouve, provoque rarement de la part d'un ennemi menacé des
déterminations suffisantes.
Napoléon donna le 14 au soir les ordres qui suivent. À trois heures du
matin toutes nos têtes de colonnes devaient être en marche de manière
à se trouver vers neuf ou dix heures sur la Sambre. À gauche, le
général Reille avec le 2e corps devait se porter de Leers-Fosteau à
Marchiennes, s'emparer du pont de Marchiennes situé à une demi-lieue
au-dessus de Charleroy, y passer la Sambre, et se mettre en mesure
d'exécuter les instructions ultérieures du quartier général. Le comte
d'Erlon avec le 1er corps, partant de deux lieues en arrière de
Solre-sur-Sambre, devait deux heures après le général Reille entrer à
Marchiennes, et y prendre position derrière lui. Au centre, le général
Vandamme partant des environs de Beaumont avec le 3e corps, avait
l'ordre formel de se trouver entre neuf et dix heures du matin devant
Charleroy. Avec lui devait marcher le général Rogniat, suivi des
troupes du génie et des marins de la garde, afin d'enlever le pont et
la porte de Charleroy. Le général Pajol était chargé d'escorter
Rogniat avec la cavalerie légère de la réserve. Napoléon se proposait
de l'accompagner à la tête de quatre escadrons de la garde, pour tout
voir et tout diriger par lui-même. Il était prescrit au comte de Lobau
de partir avec le 6e corps une heure après le général Vandamme, afin
de laisser à celui-ci le temps de défiler à travers les bois. La garde
devait s'ébranler une heure après le comte de Lobau. Défense était
faite aux bagages de suivre les corps, et il ne leur était permis de
se mettre en marche qu'après que toutes les troupes auraient défilé. À
droite enfin le général Gérard, qui n'était encore qu'à Philippeville,
devait en partir à trois heures du matin, tomber brusquement sur le
Châtelet, à deux lieues au-dessous de Charleroy, y passer la Sambre,
s'établir sur la rive gauche, et attendre là les ordres du quartier
général. Ainsi, entre neuf et dix heures du matin, 124 mille hommes
allaient fondre sur tous les points de la Sambre, tant au-dessus
qu'au-dessous de Charleroy, et il était difficile qu'ainsi concentrés
sur un espace de deux lieues, ils ne parvinssent pas à percer la ligne
ennemie quelque forte qu'elle pût être. (Voir la carte nº 65.)
[En marge: L'armée s'ébranle tout entière le 15 à trois heures du
matin, à l'exception du corps de Vandamme.]
[En marge: Cause du retard de ce corps.]
Le 15 juin à trois heures du matin, l'armée s'ébranla tout entière,
Vandamme excepté, qui cependant aurait dû être en mouvement le
premier. On n'était ni plus énergique, ni plus habile que le général
Vandamme, ni surtout plus dévoué à la cause sinon de l'Empire, du
moins de la Révolution française. Il était prêt à bien servir, mais il
ne s'était pas corrigé de ses défauts, qui étaient la violence et le
goût extrême du bien-être. On l'avait forcé de quitter Beaumont pour
céder la place au corps de Lobau, à la garde impériale et à
l'Empereur. Après avoir manifesté beaucoup d'humeur il était allé
s'établir sur la droite, et s'était logé de sa personne dans une
maison de campagne assez difficile à découvrir. Le maréchal Soult qui
possédait la plupart des qualités d'un chef d'état-major, sauf la
netteté d'esprit et l'expérience de ce service, n'avait pas, comme
Berthier, doublé et triplé l'expédition des ordres afin d'être assuré
de leur transmission. L'unique officier envoyé à Vandamme le chercha
longtemps, se cassa la jambe en le cherchant, et ne put remettre à un
autre le message dont il était porteur. Vandamme ne sut donc rien, et
resta paisiblement endormi dans ses bivouacs. Le général Rogniat étant
parvenu à le joindre, lui témoigna son étonnement de le trouver
immobile, et le prévint qu'il fallait se porter immédiatement sur
Charleroy. Vandamme assez mécontent du ton du général Rogniat, lui
répondit durement qu'on ne lui avait adressé aucune instruction du
quartier général, et que ce n'était pas d'un subalterne qu'il avait à
recevoir des ordres. Toutefois malgré cette réponse, Vandamme se mit
en devoir de marcher. Mais il fallait du temps pour éveiller, réunir,
et mettre en mouvement 17 mille hommes, et ce ne fut qu'entre cinq et
six heures du matin que le 3e corps put s'acheminer vers Charleroy.
Ayant à défiler par de petits chemins, à travers des bois épais, des
villages étroits et longs, Vandamme ne pouvait avancer bien
rapidement, et son retard de trois heures ralentit d'autant le corps
de Lobau et la garde qui devaient suivre la même route. Heureusement
le général Rogniat n'attendit point l'infanterie, et se trouvant assez
fort avec la cavalerie légère de Pajol, il s'élança sans hésiter sur
Charleroy. Napoléon, impatienté de rencontrer tant de troupes
attardées sur cette route, prit les devants avec les quatre escadrons
de la garde qui l'accompagnaient, et courut vers Charleroy de toute la
vitesse de ses chevaux.
[En marge: Malgré le retard de Vandamme, Charleroy est enlevé.]
Pendant ce temps Pajol battant la campagne avec ses escadrons, refoula
les avant-postes prussiens après leur avoir fait deux à trois cents
prisonniers. Rogniat qui le suivait avec quelques compagnies du génie
et les marins de la garde, se jeta brusquement sur le pont de
Charleroy, s'en saisit avant que l'ennemi pût le détruire, fit sauter
avec des pétards les portes de la ville, y pénétra, et fraya ainsi la
route à Pajol. Celui-ci traversa Charleroy au galop, et se mit à la
poursuite des Prussiens qui se repliaient en toute hâte.
[En marge: Retraite des Prussiens vers les Quatre-Bras et Fleurus.]
À quelques centaines de toises de Charleroy la route se bifurquait.
Par la gauche elle allait joindre aux Quatre-Bras, par la droite elle
allait joindre à Sombreffe, la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
ont nous avons déjà parlé. (Voir la carte nº 65.) Les Prussiens,
voulant conserver cette chaussée par laquelle Blucher et Wellington
pouvaient se réunir, firent leur retraite sur les deux embranchements
qui venaient y aboutir, celui de Bruxelles et celui de Namur, mais en
plus grand nombre sur ce dernier. Pajol lança le colonel Clary avec le
1er de hussards sur la route de Bruxelles, et avec le reste de sa
cavalerie se dirigea sur la route de Namur, suivi de près par les
dragons d'Exelmans.
[En marge: Mouvement des corps de Reille, d'Erlon et Gérard.]
Tandis que ces événements se passaient sur la route de Beaumont à
Charleroy, le général Reille avec le 2e corps, parti de Leers-Fosteau
à trois heures du matin, avait rencontré les Prussiens à l'entrée du
bois de Montigny-le-Tilleul, les avait culbutés, et leur avait fait
trois à quatre cents prisonniers. Il s'était immédiatement porté sur
Marchiennes, en avait surpris le pont, et avait franchi la Sambre vers
onze heures du matin. Il s'était ensuite avancé jusqu'à Jumel et
Gosselies, dans la direction de Bruxelles, et s'y était arrêté pour
laisser respirer ses troupes, et y attendre les ordres du quartier
général. Le comte d'Erlon partant de plus loin avec le 1er corps,
n'avait pas encore atteint la Sambre. Sur la droite, le général Gérard
ayant été retenu par l'une de ses divisions, n'avait quitté
Philippeville qu'assez tard, et soit par cette raison, soit par celle
de la distance à parcourir, ne devait arriver au pont du Châtelet avec
le 4e corps que fort avant dans la journée. Mais ces divers retards
étaient sans importance, la Sambre étant franchie sur deux points,
Marchiennes et Charleroy, et Napoléon pouvant en quelques heures
porter 60 mille hommes entre les Anglais et les Prussiens, de manière
à rendre leur réunion impossible.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Charleroy; dispositions qu'il ordonne
pour s'interposer entre les Anglais et les Prussiens.]
Napoléon suivant de près les généraux Rogniat et Pajol, avait traversé
Charleroy entre onze heures et midi, ne s'y était point arrêté, et
avait rejoint au plus vite sa cavalerie légère. Il s'était porté au
point où la route de Charleroy se bifurquant, jette un embranchement
sur Bruxelles, un autre sur Namur. Craignant que le colonel Clary ne
fût pas suffisant avec son régiment de hussards pour tenir tête aux
postes ennemis qui avaient pris la direction de Bruxelles, il
prescrivit au général Lefebvre-Desnoëttes, commandant la cavalerie
légère de la garde, d'appuyer le colonel Clary avec sa division, forte
de 2,500 cavaliers, et au général Duhesme, commandant l'infanterie de
la jeune garde, d'en détacher un régiment dès qu'elle arriverait, afin
d'appuyer Clary et Lefebvre-Desnoëttes. Il expédia en même temps
l'ordre à sa gauche, composée des généraux Reille et d'Erlon, de hâter
le pas, et de gagner Gosselies, pour accumuler ainsi de grandes forces
dans la direction de Bruxelles, par laquelle devaient se présenter les
Anglais. Le général Reille, comme on vient de le voir, ayant passé la
Sambre à Marchiennes, était en marche sur Jumel et Gosselies, et
pouvait déjà réunir sur ce point si essentiel 23 mille hommes
d'infanterie.
Ces précautions prises sur la route de Bruxelles, Napoléon se
transporta sur la route de Namur où il devait avoir affaire aux
Prussiens, et où l'on pouvait les supposer déjà très-nombreux, leur
quartier général étant à Namur, c'est-à-dire à sept ou huit lieues,
tandis que le quartier général anglais, établi à Bruxelles, se
trouvait à quatorze.
[En marge: Le corps de Ziethen s'arrête à Gilly pour couvrir la route
de Namur par Fleurus.]
Des deux divisions du corps prussien de Ziethen qui occupaient
Charleroy, l'une, la division Steinmetz, s'était retirée sur la route
de Bruxelles, l'autre, la division Pirch II[2], sur la route de Namur
passant par Fleurus et Sombreffe. Celle-ci s'était arrêtée au village
de Gilly, qu'on rencontre à une lieue de Charleroy sur le chemin de
Fleurus. Pajol l'avait suivie avec la cavalerie légère, Exelmans avec
les dragons, et Grouchy lui-même commandant en chef la réserve de
cavalerie, était venu prendre le commandement des troupes réunies à
cette avant-garde. Le général Ziethen avait ordre en cas d'attaque de
disputer le terrain, de manière à ralentir notre marche, mais non pas
de manière à s'engager sérieusement. Voyant six mille chevaux à sa
poursuite, il avait évacué le village de Gilly, et s'était établi
derrière un gros ruisseau qui venant de l'abbaye de Soleilmont va
tomber dans la Sambre près du Châtelet. Placé sous ses ordres, le
général Pirch II avait barré le pont de ce ruisseau, disposé deux
bataillons en arrière du pont, et plusieurs autres à gauche et à
droite de la route, dans les bois de Trichehève et de Soleilmont. Il
résolut d'attendre les Français dans cette position, qui lui
permettait de leur opposer une assez longue résistance. De son côté le
maréchal Grouchy quoique ayant sous la main les deux divisions Pajol
et Exelmans, crut devoir s'arrêter, car des troupes à cheval ne
suffisaient pas pour forcer l'obstacle qu'il avait devant lui, et il
se serait exposé à perdre beaucoup d'hommes sans obtenir aucun
résultat.
[Note 2: Il y avait dans l'armée prussienne deux généraux du nom de
Pirch: Pirch Ier et Pirch II. Pirch Ier commandait en chef le 2e corps
d'armée de Blucher; Pirch II commandait une division sous les ordres
de Ziethen, général en chef du 1er corps.]
[En marge: Le plan de Napoléon est en voie de pleine réussite.]
[En marge: D'après ce plan, Napoléon devait d'abord se jeter sur les
Prussiens, en barrant la route des Quatre-Bras, par laquelle les
Anglais pouvaient se présenter.]
C'est dans cette situation que Napoléon trouva les choses en arrivant
à Gilly. Il prit bientôt son parti avec cette sûreté de jugement qui
ne l'abandonnait jamais à la guerre. On avait devant soi une chaîne de
coteaux boisés, dont le ruisseau de Soleilmont baignait le pied. Au
revers s'étendait la plaine de Fleurus, déjà célèbre par la bataille
qu'y avaient livrée les généraux Jourdan et Kléber, et dans laquelle
une rencontre avec les Prussiens était très-vraisemblable, puisque la
grande chaussée de Namur à Bruxelles la traversait tout entière.
Napoléon, qui désirait fort cette rencontre afin de battre les
Prussiens avant les Anglais, voulait s'assurer l'entrée de la plaine
de Fleurus, mais ne songeait nullement à occuper la plaine elle-même,
car il en aurait éloigné les Prussiens, ce qui aurait fait échouer ses
desseins. Jusqu'ici en effet tout se passait comme il l'avait prévu et
souhaité. Il avait pensé que les Anglais et les Prussiens, quelque
intérêt qu'ils eussent à se tenir fortement unis, laisseraient entre
eux un espace moins fortement occupé, sur lequel en appuyant avec
toute la force de son armée concentrée il pourrait pénétrer
victorieusement. Ce calcul profond se trouvait vérifié. La Sambre, si
heureusement enlevée à l'ennemi, laissait apercevoir le vide qui
séparait les Anglais des Prussiens. Il était aisé de reconnaître qu'on
avait les Anglais sur sa gauche dans la direction de Bruxelles, leurs
avant-postes à cinq ou six lieues, leur corps de bataille à douze ou
quatorze, et les Prussiens sur sa droite, dans la direction de Namur,
leurs avant-postes à une ou deux lieues, leur corps de bataille à
cinq ou six. Le but qu'on avait en cherchant à se placer entre eux
étant de les rencontrer séparément, il fallait faire deux choses, se
jeter tout de suite sur l'une des deux armées, et pendant qu'on se
battrait avec elle, opposer à la marche de l'autre un obstacle qui ne
lui permît pas de venir au secours de l'armée attaquée. Ces deux
objets étaient de toute évidence: mais sur laquelle des deux armées
fallait-il se jeter d'abord? Évidemment encore sur l'armée prussienne,
premièrement parce qu'elle était la plus rapprochée, et secondement
parce que si nous l'avions laissée sur notre droite, elle se serait
portée sur nos derrières, et nous aurait pris à revers, pendant que
nous aurions été occupés à lutter avec les Anglais. De plus, par
l'humeur entreprenante de son chef, il était probable qu'elle serait
impatiente de combattre, et profiterait de la proximité pour se
mesurer avec nous, tandis que les Anglais à cause de la distance, à
cause de leur lenteur naturelle, nous laisseraient le temps d'accabler
leurs alliés avant de les secourir. Mais de cette nécessité de choisir
les Prussiens pour nos premiers adversaires, il résultait forcément
qu'au lieu de les empêcher d'arriver dans la plaine de Fleurus, il
fallait plutôt leur en faciliter les moyens, car autrement ils
auraient exécuté un grand mouvement rétrograde, et seraient allés par
Wavre rejoindre les Anglais derrière Bruxelles. Or si les deux armées
alliées allaient opérer leur jonction au delà de Bruxelles, le plan de
Napoléon se trouvait déjoué, et sa position devenait des plus
dangereuses, car il ne pouvait trop s'enfoncer en Belgique, ayant
bientôt à revenir sur ses pas pour faire face à la colonne
envahissante de l'Est, et il ne pouvait combattre 220 mille hommes
avec 120 qu'à la condition de les combattre séparément. S'il les
trouvait réunis, il était contraint de repasser la frontière après un
plan de campagne manqué, et l'ascendant de sa supériorité manoeuvrière
perdu. Il ne fallait donc pas pousser plus loin que Fleurus dans la
direction de Namur, tandis qu'au contraire dans la direction de
Bruxelles il était indispensable d'occuper la position qui empêcherait
les Anglais d'arriver sur le champ de bataille où nous combattrions
les Prussiens.
[En marge: Les Prussiens s'arrêtent un peu au delà de Gilly, derrière
le ruisseau de Soleilmont.]
[En marge: Napoléon ordonne de les déloger, et se porte un instant sur
la route des Quatre-Bras, pour prescrire les précautions nécessaires
de ce côté.]
[En marge: Importance capitale du point des Quatre-Bras.]
[En marge: Napoléon rencontre Ney, qui arrivait de Paris, et lui donne
le commandement de sa gauche, en lui prescrivant d'occuper les
Quatre-Bras.]