HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
TOME XX
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 5 août 1862.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
[Illustration: Napoléon (1815)]
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME VINGTIÈME
PARIS
LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
60, RUE RICHELIEU
1862
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE SOIXANTIÈME.
WATERLOO.
Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne
de 1815. -- Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de
garnisons suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124
mille hommes présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la
frontière du Nord. -- En attendant un mois Napoléon aurait eu
cent mille hommes de plus. -- Néanmoins il se décide en faveur de
l'offensive immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par
l'ennemi les provinces de France les plus belles et les plus
dévouées, et ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est
étant en retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant
de pouvoir les combattre l'une après l'autre. -- Combinaison
qu'il imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter
entre les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent
soupçonner son apparition. -- Le 15 juin à trois heures du matin,
Napoléon entre en action, enlève Charleroy, culbute les
Prussiens, et prend position entre les deux armées ennemies. --
Les Prussiens ayant leur base sur Liége, les Anglais sur
Bruxelles, ne peuvent se réunir que sur la grande chaussée de
Namur à Bruxelles, passant par Sombreffe et les Quatre-Bras. --
Napoléon prend donc le parti de se porter sur Sombreffe avec sa
droite et son centre, pour livrer bataille aux Prussiens, tandis
que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. --
Combat de Gilly sur la route de Fleurus. -- Hésitations de Ney
aux Quatre-Bras. -- Malgré ces hésitations tout se passe dans
l'après-midi du 15 au gré de Napoléon, et il est placé entre les
deux armées ennemies de manière à pouvoir le lendemain combattre
les Prussiens avant que les Anglais viennent à leur secours. --
Dispositions pour la journée du 16. -- Napoléon est obligé de
différer la bataille contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi,
afin de donner à ses troupes le temps d'arriver en ligne. --
Ordre à Ney d'enlever les Quatre-Bras à tout prix, et de diriger
ensuite une colonne sur les derrières de l'armée prussienne. --
Vers le milieu du jour Napoléon et son armée débouchent en avant
de Fleurus. -- Empressement de Blucher à accepter la bataille, et
position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les
villages de Saint-Amand et de Ligny. -- Bataille de Ligny, livrée
le 16, de trois à neuf heures du soir. -- Violente résistance des
Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. -- Ordre réitéré à Ney
d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les
derrières de Saint-Amand. -- Napoléon voyant ses ordres
inexécutés, imagine une nouvelle manoeuvre, et avec sa garde
coupe la ligne prussienne au-dessus de Ligny. -- Résultat décisif
de cette belle manoeuvre. -- L'armée prussienne est rejetée au
delà de Sombreffe après des pertes immenses, et Napoléon demeure
maître de la grande chaussée de Namur à Bruxelles par les
Quatre-Bras. -- Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant
d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse
passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les
Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les
contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt
aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le
rend inutile à tout le monde. -- Malgré ces incidents le plan de
Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés
des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les
Anglais séparés des Prussiens. -- Dispositions pour la journée du
17. -- Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur
défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura
affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal
Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer
avec lui. -- Il compose cette aile droite des corps de Vandamme
et de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son
centre, composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve
de cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney
et aborder les Anglais. -- Ces dispositions l'occupent une partie
de la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses
troupes qui ont pris les devants. -- Surprise qu'il éprouve en
trouvant Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile
derrière les Quatre-Bras. -- Ney, croyant encore avoir l'armée
anglaise tout entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon
pour se mettre en mouvement. -- Ce retard retient longtemps
l'armée au passage des Quatre-Bras. -- Orage subit qui convertit
la contrée en un vaste marécage. -- Profonde détresse des
troupes. -- Combat d'arrière-garde à Genappe. -- Napoléon
poursuit l'armée anglaise, qui s'arrête sur le plateau de
Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. -- Description
de la contrée. -- Desseins du duc de Wellington. -- Son intention
est de s'établir sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et d'y
attendre les Prussiens pour livrer avec eux une bataille
décisive. -- Blucher quoique mécontent des Anglais pour la
journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur gauche le 18 au
matin, en avant de la forêt de Soignes. -- Longue reconnaissance
exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle de boulets. --
Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que les Anglais
sont décidés à combattre. -- Sa confiance dans le résultat. --
Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un détachement pour
prendre à revers la gauche des Anglais. -- Mouvements de Grouchy
pendant cette journée du 17. -- Il court inutilement après les
Prussiens sur la route de Namur, et ne s'aperçoit que vers la fin
du jour de leur marche sur Wavre. -- Il achemine alors sur
Gembloux son infanterie qui n'a fait que deux lieues et demie
dans la journée. -- Pourtant on est si près les uns des autres,
que Grouchy peut encore, en partant à quatre heures du matin le
18, se trouver sur la trace des Prussiens, et les prévenir dans
toutes les directions. -- Il écrit le 17 au soir à Napoléon qu'il
est sur leur piste, et qu'il mettra tous ses soins à les tenir
séparés des Anglais. -- Napoléon se lève plusieurs fois dans la
nuit pour observer l'ennemi. -- Les feux de bivouac des Anglais
ne laissent aucun doute sur leur résolution de livrer bataille.
-- La pluie n'ayant cessé que vers six heures du matin, Drouot,
au nom de l'artillerie, déclare qu'il sera impossible de
manoeuvrer avant dix ou onze heures du matin. -- Napoléon se
décide à différer la bataille jusqu'à ce moment. -- Son plan pour
cette journée. -- Il veut culbuter la gauche des Anglais sur leur
centre, et leur enlever la chaussée de Bruxelles, qui est la
seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. --
Distribution de ses forces. -- Aspect des deux armées. --
Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend place sur
un tertre en avant de la ferme de la Belle-Alliance. -- Avant de
donner le signal du combat, il expédie un nouvel officier à
Grouchy pour lui faire part de la situation, et lui ordonner de
venir se placer sur sa droite. -- À onze heures et demie le feu
commence. -- Grande batterie sur le front de l'armée française,
tirant à outrance sur la ligne anglaise. -- À peine le feu est-il
commencé qu'on aperçoit une ombre dans le lointain à droite. --
Cavalerie légère envoyée en reconnaissance. -- Attaque de notre
gauche commandée par le général Reille contre le bois et le
château de Goumont. -- Le bois et le verger sont enlevés, malgré
l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le château résiste. -- Fâcheuse
obstination à enlever ce poste. -- La cavalerie légère vient
annoncer que ce sont des troupes qu'on a vues dans le lointain à
droite, et que ces troupes sont prussiennes. -- Nouvel officier
envoyé à Grouchy. -- Le comte de Lobau est chargé de contenir les
Prussiens. -- Attaque au centre sur la route de Bruxelles afin
d'enlever la Haye-Sainte, et à droite afin d'expulser la gauche
des Anglais du plateau de Mont-Saint-Jean. -- Ney dirige cette
double attaque. -- Nos soldats enlèvent le verger de la
Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer des bâtiments de ferme.
-- Attaque du corps de d'Erlon contre la gauche des Anglais. --
Élan des troupes. -- La position est d'abord emportée, et on est
près de déboucher sur le plateau, lorsque nos colonnes
d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse des dragons
écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été disposées de
manière à résister à la cavalerie. -- Napoléon lance sur les
dragons écossais une brigade de cuirassiers. -- Horrible carnage
des dragons écossais. -- Quoique réparé, l'échec de d'Erlon
laisse la tâche à recommencer. -- En ce moment, la présence des
Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille
pour aller leur tenir tête. -- Napoléon suspend l'action contre
les Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour
s'assurer un point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à
ce qu'on ait apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. -- Le
comte de Lobau repousse les premières divisions de Bulow. -- Ney
attaque la Haye-Sainte et s'en empare. -- La cavalerie anglaise
voulant se jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le
plateau. -- Il aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble
abandonnée, et croit le moment venu de porter un coup décisif. --
Il demande des forces, et Napoléon lui confie une division de
cuirassiers pour qu'il puisse se lier à Reille autour du château
de Goumont. -- Ney se saisit des cuirassiers, fond sur les
Anglais, et renverse leur première ligne. -- Toute la réserve de
cavalerie et toute la cavalerie de la garde, entraînées par lui,
suivent son mouvement sans ordre de l'Empereur. -- Combat de
cavalerie extraordinaire. -- Ney accomplit des prodiges, et fait
demander de l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de
l'armée britannique. -- Engagé dans un combat acharné contre les
Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car
il ne lui reste que celle de la garde. -- Il fait dire à Ney de
se maintenir sur le plateau le plus longtemps possible, lui
promettant de venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il
parvient à la finir avec les Prussiens. -- Napoléon à la tête de
la garde livre un combat formidable aux Prussiens. -- Bulow est
culbuté avec grande perte. -- Ce résultat à peine obtenu Napoléon
ramène la garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes
d'attaque pour terminer la bataille contre les Anglais. --
Premier engagement de quatre bataillons de la garde contre
l'infanterie britannique. -- Héroïsme de ces bataillons. --
Pendant que Napoléon va les soutenir avec six autres bataillons,
il est soudainement pris en flanc par le corps prussien de
Ziethen, arrivé le dernier en ligne. -- Affreuse confusion. -- Le
duc de Wellington prend alors l'offensive, et notre armée
épuisée, assaillie en tête, en flanc, en queue, n'ayant aucun
corps pour la rallier, saisie par la nuit, ne voyant plus
Napoléon, se trouve pendant quelques heures dans un état de
véritable débandade. -- Retraite désordonnée sur Charleroy. --
Opérations de Grouchy pendant cette funeste journée. -- Au bruit
du canon de Waterloo, tous ses généraux lui demandent de se
porter au feu. -- Il ne comprend pas ce conseil et refuse de s'y
rendre. -- Combien il lui eût été facile de sauver l'armée. -- À
la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers regrets. --
Caractère de cette dernière campagne, et cause véritable des
revers de l'armée française.
[Date en marge: Juin 1815.]
[En marge: Forces que Napoléon était parvenu à réunir pour l'ouverture
de la campagne de 1815.]
Malgré l'activité que Napoléon avait déployée dans les deux mois et
demi écoulés du 25 mars au 12 juin, les résultats n'avaient répondu ni
à ses efforts, ni à son attente, ni à ses besoins. Il avait compté
d'abord sur 150 mille hommes pour se jeter par la frontière du Nord
sur les Anglais et les Prussiens, puis sur 130 mille après les
événements de la Vendée, et enfin il n'était arrivé à réunir que 124
mille combattants pour tenter la fortune une dernière fois. Quiconque
par l'étude ou la pratique a pu connaître les difficultés du
gouvernement, jugera ce résultat surprenant. Ainsi qu'on l'a vu au
volume précédent, Napoléon lorsqu'il était rentré en possession de
l'autorité suprême au 20 mars, avait trouvé un effectif réel de 180
mille hommes, desquels en retranchant les non-valeurs (c'est-à-dire
les gendarmes, vétérans, états-majors, punitionnaires, etc., montant
alors à 32 mille), il restait 148 mille hommes, desquels en
retranchant encore les dépôts et en faisant les répartitions
indispensables entre les diverses parties du territoire, il eût été
impossible de tirer une force active de 30 mille soldats pour la
concentrer sur un point quelconque de nos frontières. Telle est la
vérité, et elle n'aura rien d'étonnant pour ceux qui ont tenu dans les
mains les rênes d'un grand État.
[En marge: La France avait 124 mille hommes présents au drapeau, pour
ouvrir les hostilités sur la frontière du Nord.]
Afin de sortir au plus vite de cette impuissance, Napoléon avait
rappelé 50 mille soldats en congé de semestre, ce qui avait porté
l'effectif total de 180 mille hommes à 230 mille, et immédiatement
après les anciens militaires, qui n'avaient donné que 70 mille
recrues, au lieu de 90 mille qu'on s'était flatté d'obtenir, parce
qu'un grand nombre de ces anciens militaires étaient entrés dans les
gardes nationales mobilisées. Cette dernière mesure avait porté
l'effectif général le 12 juin non pas à 300 mille hommes, mais à 288
mille, parce qu'à cette date 12 mille anciens militaires sur 70 mille
étaient encore en route pour rejoindre. Restait la conscription de
1815 qui devait donner 112 mille hommes, dont 46 mille appelables
sur-le-champ, et 66 mille lorsque la loi concernant cette levée serait
rendue, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Les ménagements à garder
en fait de conscription étaient cause qu'aucun individu n'avait encore
été demandé à cette classe. Les gardes nationales mobilisées, qui
avaient répondu avec beaucoup de zèle à l'appel de l'État, avaient
déjà fourni 170 mille hommes, dont 138 mille rendus au 12 juin, et 32
mille prêts à se ranger sous les drapeaux. De ces 138 mille gardes
nationaux arrivés, 50 mille formés en divisions actives composaient la
principale partie des corps de Rapp sur le Rhin, de Lecourbe aux
environs de Béfort, de Suchet sur les Alpes. Les 88 mille restants
tenaient garnison dans les places. Pour le moment l'armée de ligne, la
seule vraiment active, se réduisait à 288 mille hommes, et à 256 mille
en déduisant les non-valeurs dont il vient d'être parlé, telles que
gendarmes, vétérans, etc.... Elle était ainsi répartie: 66 mille
hommes formaient le dépôt des régiments, 20 mille constituaient le
fond du corps de Rapp, 12 mille celui du corps de Suchet, 4 mille
celui du corps de Lecourbe. (On vient de voir que le surplus de ces
corps se composait de gardes nationales mobilisées.) Quatre mille
hommes étaient en réserve à Avignon, 7 à 8 mille à Antibes sous le
maréchal Brune, 4 mille à Bordeaux sous le général Clausel; environ 17
à 18 mille occupaient la Vendée. Restaient 124 mille combattants,
destinés à opérer par la frontière du Nord sous les ordres directs de
Napoléon, mais ces derniers tous valides, tous présents dans le rang,
et n'ayant à subir aucune des réductions qu'il faut admettre dans les
évaluations d'armée lorsqu'on veut savoir la vérité rigoureuse.
[En marge: Chaque jour qui s'écoulait devait augmenter ces forces.]
[En marge: État satisfaisant du matériel.]
Nous ajouterons que chaque jour écoulé devait augmenter ces forces,
qu'il allait arriver 12 mille anciens militaires actuellement en
marche, 46 mille conscrits de la classe de 1815, 30 à 40 mille gardes
nationaux mobilisés, c'est-à-dire environ cent mille hommes, qui
auraient permis de tirer des dépôts 40 ou 50 mille recrues pour
l'armée de ligne, et d'ajouter 30 mille hommes aux divisions actives
des gardes nationales mobilisées. Un mois aurait suffi pour un tel
résultat, et si on en suppose deux, c'est une nouvelle augmentation de
cent mille hommes qu'on aurait obtenue, et l'armée active aurait pu
être de 400 mille combattants, les gardes nationales mobilisées de 200
mille. Ces troupes étaient pourvues du matériel nécessaire. L'armée de
ligne avait reçu des fusils neufs, les divisions actives de gardes
nationaux des fusils réparés. Les gardes nationaux en garnison dans
les places avaient été obligés de se contenter de fusils vieux, qu'on
devait réparer successivement. Le matériel d'artillerie surabondait;
les attelages seuls laissaient à désirer. Napoléon avait trouvé 2
mille chevaux de trait au 20 mars; il en avait retiré 6 mille de chez
les paysans, et levé 10 mille, dont une partie était déjà rendue aux
corps. L'armée du Nord possédait 350 bouches à feu bien attelées, ce
qui suffisait, puisque c'était près de trois pièces par mille hommes.
La cavalerie comptait déjà 40 mille chevaux, et on espérait en porter
le nombre à 50 mille. Elle était superbe, car les chevaux étaient
bons, et les hommes avaient tous servi. L'habillement était presque
complet. Dans l'armée de ligne pourtant, quelques hommes n'avaient que
la veste et la capote. Les gardes nationaux se plaignaient de n'avoir
pas encore reçu l'uniforme adopté pour eux, c'est-à-dire la blouse
bleue et le collet de couleur, ce qui les exposait à être traités par
l'ennemi comme paysans révoltés, non comme soldats réguliers. Les
préfets, fort pressés dans ces premiers moments, et manquant souvent
des fonds nécessaires, n'avaient pas eu les moyens de pourvoir à cet
objet, et c'était chez les gardes nationaux mobiles une cause de
mécontentement, parce que c'était pour eux une cause de danger, ce qui
n'empêchait pas du reste qu'ils ne fussent animés du meilleur esprit.
[En marge: Nécessité de placer des noyaux d'armées sur le Rhin, le
Jura et les Alpes.]
Ainsi en deux mois et demi, Napoléon avait tiré la France d'un état
complet d'impuissance, car tandis qu'au 20 mars elle n'aurait pu
réunir sur aucun point une force de quelque importance, elle avait le
12 juin sur la frontière du Nord 124 mille hommes pourvus de tout, et
capables si la fortune ne les trahissait pas, de changer la face des
choses. Elle avait sur le Rhin, sur le Jura, sur les Alpes, des noyaux
d'armées tels qu'en se joignant à eux, Napoléon pouvait en faire
sur-le-champ des corps imposants, et très-présentables à l'ennemi. Les
places étaient fortement occupées, et chacun des mois suivants devait
augmenter d'une centaine de mille la masse des défenseurs du sol.
Quelques juges sévères ont demandé pourquoi une quarantaine de mille
hommes étaient répartis entre les corps de Rapp, de Lecourbe, de
Suchet, où ils ne formaient pas des armées véritables, tandis que
joints à Napoléon ils auraient décidé la victoire. Ces critiques sont
dénuées de fondement. On ne pouvait laisser le Rhin, le Jura, les
Alpes sans défense: il y fallait au moins des corps qui, renforcés
promptement si le danger devenait sérieux de leur côté, fussent
capables d'arrêter l'invasion. Napoléon les avait composés en grande
partie de gardes nationaux mobilisés; mais ceux-ci avaient besoin d'un
soutien, et 20 mille soldats de ligne ajoutés au corps de Rapp, 4
mille à celui de Lecourbe, 12 mille à celui de Suchet, devaient leur
procurer une plus grande consistance, et leur fournir d'ailleurs les
armes spéciales, artillerie, cavalerie, génie, que les gardes
nationales mobilisées ne contenaient point. Rapp avait ainsi 40 à 45
mille hommes, Lecourbe 12 à 15 mille, Suchet 30 à 32 mille, et si
Napoléon après avoir triomphé des Prussiens et des Anglais se
reportait vers le Rhin pour tenir tête aux Autrichiens et aux Russes
qui arrivaient par la frontière de l'Est, il devait trouver un fond
d'armée qu'il porterait à 120 mille combattants en amenant seulement
70 à 80 mille hommes avec lui. Assurément il ne pouvait faire moins
pour le Rhin, le Jura, les Alpes; mais en faisant cela il avait fait
l'indispensable, et il s'était réservé en même temps des ressources
suffisantes pour frapper au Nord un coup décisif. Lui seul parmi les
généraux anciens et modernes a entendu au même degré la distribution
des forces, de manière à pourvoir à tout en ne faisant partout que
l'indispensable, et en se réservant au point essentiel des moyens
décisifs. Nos malheurs de 1815 n'infirment en rien cette vérité.
La situation que nous venons d'exposer prouve combien eût été folle la
pensée de courir au Rhin le lendemain du 20 mars, pour profiter de
l'élan imprimé aux esprits par le merveilleux retour de l'île d'Elbe.
En prenant ce parti on eût rencontré des forces triples ou quadruples
de celles qu'on aurait amenées; on aurait, en se portant si loin,
rendu beaucoup plus difficile et presque impossible la reconstitution
de nos régiments, et enfin Napoléon eût révolté contre lui les hommes
qui voulaient épuiser tous les moyens de conserver la paix, et qui
n'étaient disposés à lui pardonner la guerre que si elle était
absolument inévitable. Si donc la résolution d'attendre que nos forces
fussent tirées de la nullité où elles étaient au 20 mars, et que les
dispositions hostiles de l'Europe fussent devenues évidentes, si cette
résolution était d'une sagesse incontestable, il s'élevait néanmoins
une question fort grave, celle de savoir si après avoir attendu
jusqu'au milieu de juin, il ne valait pas mieux différer jusqu'au
milieu de juillet ou d'août, afin d'atteindre le moment où nos forces
seraient complétement organisées.
[En marge: Fallait-il prendre l'offensive, ou attendre l'ennemi sous
Paris, en lui opposant des forces qui eussent été doublées si Napoléon
s'était ménagé un mois de plus?]
[En marge: Inconvénients attachés au système de la défensive.]
En effet, Blucher et Wellington ayant pris le parti de rester
immobiles à la tête de la colonne du Nord, jusqu'à ce que la colonne
de l'Est sous le prince de Schwarzenberg fût en mesure d'agir, il
devait s'écouler encore un mois avant les premières hostilités, et un
mois devait être de très-grande conséquence pour le développement de
nos forces. Ainsi les anciens militaires, les conscrits de 1815, les
gardes nationaux mobilisés, auraient achevé de rejoindre, ce qui nous
aurait procuré cent mille hommes de plus, lesquels auraient presque
tous profité à l'armée active, et au lieu de 124 mille combattants,
Napoléon aurait pu en avoir 200 mille sous la main. Si on suppose que,
persistant dans ce plan d'expectative, il eût comme en 1814 laissé
l'ennemi s'avancer au sein de nos provinces, les deux grandes armées
ennemies n'auraient pu être avant le 1er août, l'une à Langres,
l'autre à Laon. Les dépôts en se repliant auraient versé un plus grand
nombre d'hommes dans les régiments; Rapp en évacuant l'Alsace aurait
rejoint Napoléon, qui se serait trouvé ainsi à la tête de 250 mille
combattants recevant ses ordres directs. Pendant ce temps, Paris se
serait rempli de marins, de fédérés, de dépôts, et eût peut-être
compté cent mille défenseurs. Lyon, entouré de solides ouvrages, se
serait rempli aussi des marins de Toulon, des gardes nationaux
mobilisés du Dauphiné, de la Franche-Comté, de l'Auvergne: Suchet,
rejoint par Lecourbe, aurait été en avant de Lyon avec cinquante mille
hommes, et alors, tandis que Suchet appuyé sur Lyon eût couvert le
Midi, Napoléon manoeuvrant avec 250 mille soldats, et ayant derrière
lui Paris bien défendu, aurait couvert le Nord, et on ne peut guère
douter du résultat de la campagne, les envahisseurs fussent-ils 500
mille, comme on prétendait qu'ils seraient, dont 100 mille toutefois
devaient être forcément retenus sur les derrières. Or, quand on se
rappelle ce que fit Napoléon en 1814 avec 70 mille hommes dans sa
main, Paris n'ayant pour le protéger ni un canon, ni un homme, ni un
général, Lyon étant livré à l'ineptie d'Augereau, on ne peut, nous le
répétons, s'empêcher de regretter amèrement que le système de la
défensive ne l'emportât pas alors dans son esprit sur celui de
l'offensive. Pourtant ce plan défensif, tout avantageux qu'il
paraissait, avait aussi ses inconvénients graves. Il fallait d'abord
abandonner sans coup férir les plus belles provinces de France, les
plus riches, les plus dévouées, celles de l'Est et du Nord; il fallait
livrer à l'ennemi leurs ressources qui étaient immenses, et les livrer
elles-mêmes à une seconde invasion quand elles avaient tant souffert
de la première, quand elles venaient de fournir presque en entier les
170 mille gardes nationaux mobilisés, qu'on aurait menés dans
l'intérieur en laissant exposés à l'ennemi leurs biens, leurs femmes
et leurs enfants. Il fallait donc, outre un immense sacrifice,
commettre une cruauté, une ingratitude, et de plus une espèce de
faiblesse en présence de la France dévorée d'anxiété, et autorisée à
croire que puisqu'il agissait ainsi le gouvernement était réduit au
dernier état de détresse. Le parti libéral et révolutionnaire devait
en être contristé et abattu, et le parti royaliste plus audacieux que
jamais. Les esprits déjà fort agités à Paris et dans les Chambres
devaient se troubler, s'aigrir, se diviser davantage. Ainsi livrer à
l'ennemi l'Alsace, la Franche-Comté, la Lorraine, la Bourgogne, la
Champagne, après leur avoir pris leurs bras les plus valides, afficher
un état de détresse désolant, exalter ses ennemis, décourager ses
amis, laisser le pays deux mois dans une anxiété cruelle, y être
soi-même, abandonner les Chambres à toutes les divagations de la
crainte, c'étaient là des inconvénients de la plus extrême gravité, et
même sans l'ardeur naturelle au caractère de Napoléon, on comprend que
s'il y avait un autre plan il le préférât!
[En marge: Avantages du système de l'offensive.]
Il y en avait un en effet sur lequel il n'avait cessé de méditer avec
la force de pensée qui lui était propre, et sur la valeur duquel il
n'avait aucun doute. Les deux colonnes d'invasion se trouvaient à cent
lieues l'une de l'autre, et de plus la seconde, celle de l'Est, ne
pouvait être prête à agir qu'au milieu de juillet, c'est-à-dire un
mois après celle du Nord, de manière qu'elles étaient, par la distance
et par le temps, dans l'impuissance de se soutenir. Lord Wellington et
Blucher campaient le long de notre frontière du Nord, derrière
Charleroy, et eux-mêmes, quoique fort rapprochés, n'étaient pas
tellement unis qu'on ne pût pénétrer entre eux pour accomplir de
grands desseins. L'un avait sa base à Bruxelles, l'autre à Liége. Ils
avaient bien cherché à se relier par des postes nombreux, répandus
sur la gauche et sur la droite de la Sambre qui les séparait, mais ils
l'avaient fait à la manière des esprits de second ordre, qui
entrevoient plutôt qu'ils ne voient les choses; et de Paris, avec son
coup d'oeil que la nature avait fait si prompt, que l'expérience avait
fait si sûr, Napoléon avait clairement discerné le point par où il
pourrait s'introduire dans leurs cantonnements trop faiblement unis,
s'interposer entre eux, battre les Prussiens d'abord, les refouler sur
la Meuse, puis battre les Anglais après les Prussiens, les acculer à
la mer, et du premier coup produire en Europe un ébranlement qui
exercerait une forte influence, à Londres sur les divisions du
parlement britannique, à Vienne sur les appréhensions du cabinet
autrichien. Ce premier coup frappé sur la colonne du Nord, il pouvait
revenir sur la colonne de l'Est, et s'il avait employé à combattre et
à vaincre ce mois qui allait lui procurer cent mille hommes de plus,
il devait avoir plus nombreux et mieux disposés ces cent mille hommes,
il devait en se jetant avec eux sur le prince de Schwarzenberg, le
ramener probablement au Rhin, et s'il n'était pas trop exigeant
obtenir la paix de la politique européenne déconcertée. Supposez que
Napoléon se fît illusion, que cette hardie offensive n'eût pas tout le
succès qu'il en espérait, rien ne l'empêchait de revenir de
l'offensive à la défensive, c'est-à-dire à la dispute pied à pied du
sol national qu'il avait si admirablement soutenue en 1814, et après
avoir épuisé les chances du premier plan, de revenir au second sans
que la situation fût compromise. L'Alsace, la Franche-Comté, la
Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, n'auraient plus à se plaindre
s'il ne les abandonnait qu'après les avoir disputées, et dans ce
système qui le faisait passer par l'offensive avant d'en venir à la
défensive, il n'aurait pas négligé une seule chance heureuse pour le
pays et pour lui-même.
[En marge: Raisons qui décident Napoléon en faveur de l'offensive.]
À ce plan il n'y avait qu'une objection, mais elle était grave. En
allant tenter la fortune si hardiment au milieu des Anglais et des
Prussiens, on pouvait rencontrer une grande défaite, et alors tout cet
édifice de ressources si laborieusement préparé était exposé à
s'écrouler soudainement avec le gouvernement lui-même. C'est pour ce
motif que Napoléon avait craint la réunion des Chambres opérée si tôt,
car un revers pouvait les jeter dans une sorte de délire. Mais c'était
chose faite, et il fallait raffermir les Chambres, le pays, tout le
monde, en tâchant d'obtenir le plus tôt possible un succès décisif.
Napoléon voyait avec sa pénétration supérieure, la possibilité
d'obtenir ce succès décisif, et il en avait l'impatience propre aux
capitaines inspirés. Le génie de la politique consiste le plus souvent
à savoir attendre, celui de la guerre à voir vite le côté où l'on peut
frapper, et à frapper sur-le-champ. Aussi tandis que les plus grands
politiques ont été patients, les plus grands capitaines ont été
prompts. Chaque génie a ses inconvénients, et il faut admettre qu'il
se comporte à sa façon. Ainsi par des raisons de situation et de
caractère, Napoléon résolut de se jeter d'abord sur les Anglais et les
Prussiens avec les 124 mille hommes qu'il avait actuellement sous la
main, pour se reporter ensuite avec les renforts qui lui arriveraient,
sur les Russes et les Autrichiens. Ce plan conçu de bonne heure, il
l'avait préparé avec une profondeur incroyable de calcul, et les
débuts en furent, comme on va le voir, singulièrement heureux.
[En marge: Rapide concentration de l'armée.]
Tandis que les Prussiens s'appuyaient sur Liége et les Anglais sur
Bruxelles, se reliant par des postes sur les deux rives de la Sambre,
Napoléon avait ses 124 mille hommes étendus en une longue ligne de
cantonnements de Lille à Metz, avec leur arrière-garde à Paris. Il
fallait les concentrer rapidement, c'est-à-dire les réunir sur deux ou
trois lieues de terrain, sans tirer l'ennemi de son incurie, ou du
moins sans lui donner plus qu'un demi-éveil, lequel ne provoque que
des demi-mesures. Le premier corps sous d'Erlon était à Lille, le
second sous Reille à Valenciennes, le troisième sous Vandamme à
Mézières, le quatrième sous Gérard à Metz, le sixième sous Lobau à
Paris, de manière qu'entre celui de d'Erlon à gauche, et celui de
Gérard à droite, il y avait cent lieues, et de la tête à la queue, de
la frontière à Paris, soixante. Le mouvement de concentration n'était
donc pas facile à opérer. Voici comment Napoléon s'y prit pour en
assurer le succès.
[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour dérober à l'ennemi son
mouvement de concentration.]
Le mouvement de Paris à la frontière, qui devait s'opérer par
Soissons, Laon et Maubeuge, ne pouvait pas être très-indicateur des
desseins de Napoléon, car c'était la route par laquelle tout passait
depuis un mois. D'ailleurs une forte partie des masses ennemies étant
à la frontière du Nord, il était naturel que des troupes marchassent
de ce côté, comme il y en avait aussi qui marchaient vers Metz,
Strasbourg et Lyon. Il aurait fallu pour découvrir la vérité calculer
combien il en passait sur chacune de ces routes, mais l'ennemi n'est
jamais ni assez bien informé, ni assez vigilant pour se livrer à de
semblables calculs, ni assez pénétrant pour en tirer de justes
conclusions, à moins qu'il n'ait à sa tête un génie supérieur.
Napoléon avait donc fait partir successivement les divisions du comte
de Lobau et celles de la garde avec tout le matériel d'artillerie,
sans autre crainte que d'apprendre aux généraux alliés qu'on préparait
une armée au Nord, ce qui n'avait rien de bien étonnant, puisque là se
trouvait le gros des Anglais et des Prussiens. Le mouvement dangereux
pour les indices qu'il fournirait était celui de gauche à droite, de
Lille à Maubeuge, et celui de droite à gauche, de Metz à Maubeuge, car
il pouvait révéler le projet de se concentrer vers Maubeuge, et dès
lors de marcher sur Charleroy. Le corps de Gérard étant le plus
éloigné, devait se mettre en mouvement le premier; mais heureusement
il y avait peu d'ennemis devant Metz, dès lors peu de surveillance,
peu de communications à craindre. Napoléon ordonna au général Gérard
de partir le 7 juin en grand secret, de fermer les portes de Metz, de
veiller à ce que personne ne sortît de la place, et de s'acheminer sur
Philippeville sans qu'aucun officier de son corps sût où il se
rendait. Personne, excepté le ministre de la guerre, ne connaissait le
plan de campagne, et le général Gérard lui-même, malgré la confiance
qu'il méritait, ne savait qu'une chose, c'est qu'il se dirigeait sur
Philippeville. Le général d'Erlon, le plus éloigné du centre après le
général Gérard, avait ordre de se mettre en mouvement le 9,
c'est-à-dire deux jours après le corps de Gérard, et de se porter de
Lille sur Valenciennes, également en grand secret. Le général Reille
devait partir de Valenciennes le 11 juin, quand d'Erlon en
approcherait, et marcher vers Maubeuge, où Vandamme, qui était à
Mézières, n'avait qu'un pas à faire pour se rendre. Cependant les
mouvements de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Maubeuge,
pouvaient devenir significatifs. Napoléon imagina un moyen ingénieux
de tromper le duc de Wellington, auquel il supposait beaucoup plus de
pénétration qu'au maréchal Blucher. Il avait parfaitement entrevu que
le général britannique, venant de la mer, s'appuyant à la mer, devait
mettre infiniment de soin à empêcher qu'on ne le coupât de cette base
d'opération. Il ordonna donc qu'on fît sortir de Lille, de Dunkerque
et des places voisines les gardes nationales mobilisées, et qu'on
repliât les avant-postes ennemis avec un appareil militaire qui pût
faire craindre une opération sérieuse. Ce mouvement fut prescrit de
manière à le rendre très-apparent, et surtout visiblement dirigé vers
les côtes, afin que s'il arrivait des nouvelles des corps partis de
Metz et de Mézières, on pût croire que la tendance générale de nos
troupes était de se porter vers Lille, Gand et Anvers. D'ailleurs ces
indices de notre marche, en supposant l'ennemi plus vigilant, mieux
servi qu'il ne l'était, ne parviendraient au quartier général de
Bruxelles que deux, trois, quatre jours après qu'ils auraient été
recueillis, de plus ils seraient contradictoires, ils devaient dès
lors agiter l'ennemi sans l'éclairer, et ne pouvaient amener de
détermination que lorsque notre concentration serait complétement
opérée. Tous nos corps étaient ainsi en mouvement lorsque Napoléon
quitta Paris le 12 juin.
[En marge: Départ de Napoléon le 12 juin au matin.]
[En marge: Son passage à Laon et Avesnes.]
[En marge: Son arrivée à Beaumont.]
[En marge: Succès du stratagème de Napoléon.]
Parti du palais de l'Élysée à trois heures et demie du matin, il
s'arrêta quelques instants à Soissons, où il inspecta les ouvrages
destinés à mettre cette place à l'abri d'un coup de main, donna
suivant sa coutume une foule d'ordres, et alla finir sa journée à
Laon. Le lendemain 13, il examina la position où s'était livrée la
sanglante bataille de l'année précédente, prescrivit ce qui était à
faire pour s'en assurer la possession dans le cas d'une retraite
forcée, et le soir du même jour alla coucher à Avesnes. Après avoir
vérifié l'état des magasins de cette place, après avoir recueilli le
dire de ses espions, qui lui annonçaient que tout était tranquille
chez l'ennemi, il vint prendre gîte à Beaumont le 14 au soir, au
milieu d'une vaste forêt qui bordait la frontière. Les nouvelles de
tous nos corps d'armée étaient excellentes. La marche de Gérard
s'était accomplie à travers la Lorraine et les Ardennes sans qu'aucun
avis en fût parvenu aux Prussiens. De Lille, de Valenciennes s'étaient
échappés quelques indices, mais la forte démonstration en avant de
Lille portait à croire que les Français avaient des vues sur Gand, et
probablement sur Anvers. Napoléon avait donc tous ses corps autour de
lui, à une distance de cinq à six lieues les uns des autres, masqués
par une épaisse forêt, et sans que l'ennemi en sût rien, à en juger du
moins par son immobilité. Voici comment étaient placés tous ces corps
le 14 au soir.
[En marge: Emplacement de nos corps d'armée le 14 juin au soir.]
Sur la gauche, le comte d'Erlon se trouvait à Solre-sur-Sambre avec le
1er corps comprenant environ 20 mille fantassins, et sur la même ligne
le général Reille campait à Leers-Fosteau avec le 2e corps fort de 23
mille. Ces deux généraux étaient destinés à former la gauche de
l'armée, qui devait ainsi s'élever à 43 ou 44 mille hommes
d'infanterie. À droite, mais à une distance double parce qu'il
arrivait de Metz, le général Gérard était venu coucher à Philippeville
avec le 4e corps, dont l'effectif était de 15 à 16 mille combattants.
Il devait devenir plus tard la droite de l'armée après avoir reçu
diverses adjonctions. Au centre enfin, c'est-à-dire à Beaumont même,
et dans un rayon d'une lieue, se trouvaient Vandamme avec le 3e corps,
venu de Mézières et comptant 17 mille hommes, le comte de Lobau avec
le 6e corps, formé à Paris et réduit à 10 mille hommes depuis les
détachements envoyés en Vendée, enfin la garde forte de 13 mille
fantassins, de 5 mille cavaliers, de 2 mille artilleurs, ce qui
constituait un effectif total d'environ 20 mille combattants. Comme
dans toutes ses campagnes, Napoléon ne laissant à chaque corps d'armée
que ce qu'il lui fallait de cavalerie pour s'éclairer, avait réuni le
gros de cette arme en quatre corps spéciaux, comprenant la cavalerie
légère sous Pajol, les dragons sous Exelmans, les cuirassiers sous les
généraux Kellermann et Milhaud, et composant à eux quatre une superbe
réserve de 13 mille cavaliers aguerris, qu'il entendait garder sous sa
main pour en user selon les circonstances. N'ayant pour la diriger ni
Murat, ni Bessières, ni Montbrun, ni Lasalle, frappés les uns par la
fortune, les autres par la mort, il avait choisi Grouchy devenu
récemment maréchal, bon officier de cavalerie, plus capable d'exécuter
un mouvement que de le concevoir, plus propre en un mot à obéir qu'à
commander. Il faut ajouter à ces troupes 4 à 5 mille soldats des parcs
et des équipages, complétant l'effectif général et tous réunis en ce
moment autour de Beaumont. Jamais opération plus difficile n'avait été
exécutée plus heureusement, car 124 mille hommes et 350 bouches à feu
étaient concentrés à la lisière d'une forêt dont la seule épaisseur
les séparait de l'ennemi, et sans que cet ennemi en eût connaissance.
[En marge: Dispositions morales de l'armée.]
[En marge: Son enthousiasme pour Napoléon, et sa défiance envers ses
chefs.]
[En marge: Sa résolution de vaincre ou de mourir.]
La disposition morale des troupes, sous le rapport du dévouement et de
l'ardeur à combattre, surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Il n'y
avait pas un homme qui n'eût servi. Les plus novices avaient fait les
campagnes de 1814 et de 1813. Les deux tiers étaient de vieux soldats,
revenus des garnisons lointaines, ou des prisons de Russie et
d'Angleterre. Auteurs de la révolution du 20 mars, ils en avaient le
fanatisme[1]. Dès qu'ils voyaient Napoléon, ils criaient _Vive
l'Empereur!_ avec une sorte de furie militaire et patriotique. Les
officiers, tirés de la demi-solde, partageaient les sentiments des
soldats. Malheureusement les cadres avaient été remaniés plusieurs
fois, d'abord sous les Bourbons, puis sous Napoléon, et il s'y
trouvait une masse d'officiers, nouveaux dans le régiment quoique
vieux dans l'armée, qui n'étaient pas assez connus des hommes qu'ils
devaient commander. C'était l'une des causes de la défiance générale
qui régnait à l'égard des chefs. L'opinion vulgaire dans les rangs de
l'armée, c'était que non-seulement les maréchaux, mais les généraux,
et beaucoup d'officiers au-dessous de ce grade, s'étaient accommodés
des Bourbons, que Napoléon les avait surpris désagréablement en
revenant de l'île d'Elbe, que dès lors leur dévouement dans la lutte
qui se préparait serait au moins douteux. Cette opinion vraie sous
quelques rapports, était fausse en ceci que les officiers de grade
élevé, quoique ayant vu avec regret le retour de Napoléon, étaient
pour la plupart incapables de le trahir, du moins avant que la fortune
l'eût trahi elle-même. Il leur en coûtait de se dévouer de nouveau à
sa cause, mais ils sentaient qu'il y allait de leur gloire, de celle
de la France, et ils étaient prêts à se battre avec la plus grande
énergie, sans compter que plusieurs d'entre eux, ayant contribué à la
révolution du 20 mars, étaient prêts à se battre non pas seulement
avec courage mais avec passion. Néanmoins la confiance des soldats,
fanatique en Napoléon, était nulle envers les chefs. L'idée que
quelques-uns communiquaient avec Gand était générale. Tous ceux qui ne
parlaient pas aussi vivement que les soldats, devenaient suspects à
l'instant même. Les bivouacs étaient devenus de vrais clubs, où
soldats et officiers s'entretenaient de politique, et discutaient
leurs généraux, comme dans les partis on discute les chefs politiques.
Ce n'était pas l'ardeur de combattre, mais la subordination, l'union,
le calme, qui devaient en souffrir. En un mot, héroïque et toute de
flamme, cette armée manquait de cohésion; mais Napoléon formait son
lien, et dès qu'elle le voyait, elle retrouvait en lui son unité. Elle
frémissait de contentement à l'idée de rencontrer l'ennemi le
lendemain même, de venger sur lui les années 1813 et 1814, et jamais,
on peut le dire, victime plus noble, plus touchante, ne courut avec
plus d'empressement s'immoler sur un autel qui pour elle était celui
de la patrie.
[Note 1: Le général Foy dans son journal militaire, que son fils a eu
l'obligeance de me communiquer, s'exprime de la sorte à la date du 14
juin: «Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de
l'enthousiasme, mais une _véritable rage_, pour l'Empereur et contre
ses ennemis. Nul ne pense à mettre en doute le triomphe de la
France.»]
[En marge: Position des armées prussienne et anglaise.]
[En marge: Composition et distribution de l'armée prussienne de Liége
à Charleroy.]
[En marge: Configuration générale des lieux.]
Napoléon était résolu à la satisfaire, et à la mener la nuit même au
milieu des bivouacs des Anglais et des Prussiens. Comme il l'avait
prévu, les deux généraux alliés, tout en se disant qu'il fallait être
bien serrés l'un à l'autre, avaient cependant négligé le point de
soudure entre leurs cantonnements, et n'avaient pas pris les
précautions nécessaires pour empêcher qu'on y pénétrât. Le duc de
Wellington, tout occupé de couvrir le royaume des Pays-Bas, Blucher de
barrer la route des provinces rhénanes, s'étaient placés conformément
à l'idée qui les dominait. La Sambre, coulant de nous à eux, et se
réunissant à la Meuse près de Namur, séparait leurs cantonnements.
Blucher, avec quatre corps d'armée d'environ trente mille hommes
chacun, formant ainsi un total de 120 mille combattants, occupait les
bords de la Sambre et de la Meuse. (Voir la carte nº 61.) Bulow avec
le 4e corps était à Liége, Thielmann avec le 3e entre Dinant et Namur,
Pirch avec le 2e à Namur même. Ziethen avec le 1er corps, placé tout à
fait à notre frontière, avait à Charleroy deux de ses divisions, et
tenait ses avant-postes au delà de la Sambre, le long de la forêt de
Beaumont qui nous cachait à sa vue. Ses deux autres divisions étaient
en arrière de Charleroy, communiquait par des patrouilles avec l'armée
anglaise chargée de couvrir le royaume des Pays-Bas. De Namur partait
une belle chaussée pavée, se rendant des provinces rhénanes en
Belgique, et conduisant à Bruxelles par Sombreffe, les Quatre-Bras,
Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo. (Voir la carte nº 65.) Elle
formait par conséquent la communication la plus importante pour les
alliés, puisque c'était sur un point quelconque de son développement
que Prussiens et Anglais devaient se réunir pour venir au secours les
uns des autres. Aussi s'étaient-ils promis d'y accourir s'ils étaient
menacés par cette frontière, car de Charleroy on n'avait que cinq ou
six lieues à faire pour atteindre cette grande chaussée de Namur à
Bruxelles. Prenait-on à gauche en sortant de Charleroy, on la joignait
aux Quatre-Bras, et on était sur la route de Bruxelles: prenait-on à
droite, on la joignait à Sombreffe, et on était sur la direction de
Namur et de Liége. C'est par ce motif que les Prussiens avaient deux
des divisions de Ziethen à Charleroy, les autres à Fleurus et à
Sombreffe.
[En marge: Composition, force, et emplacement de l'armée anglaise.]
Le duc de Wellington disposait de cent mille hommes, Anglais,
Hanovriens, Hollando-Belges, Brunswickois, sujets de Nassau. Les
Anglais étaient de vieux soldats, éprouvés par vingt ans de guerre, et
justement enorgueillis de leurs succès en Espagne. Ce qu'il y avait de
meilleur dans l'armée britannique après les Anglais c'était la légion
allemande, composée des débris de l'ancienne armée hanovrienne,
recrutée avec des Allemands et fort aguerrie. Les Hollando-Belges, les
Hanovriens proprement dits, les Brunswickois, le corps de Nassau,
avaient été levés en 1813 et 1814, à la suite du soulèvement européen
contre nous, les uns organisés en troupes de ligne, les autres en
milices volontaires. Les troupes de ligne avaient plus de consistance
que les milices, mais les unes et les autres étaient animées de
passions vives contre la France, confiantes dans le chef qui les
commandait, et habilement mêlées aux troupes anglaises de manière à
participer à leur solidité. Dans cette masse les Anglais comptaient
pour 38 mille hommes, les soldats de la légion allemande pour 7 à 8
mille, les Hanovriens pour 15 mille, les Hollando-Belges pour 25
mille, les Brunswickois pour 6 mille, les sujets de Nassau,
naturellement fort attachés à la maison de Nassau-Orange, pour 7
mille.
[En marge: Résolution des généraux ennemis d'attendre l'arrivée de la
grande colonne de l'Est.]
[En marge: Précautions prises pour le cas de la subite apparition des
Français vers Charleroy.]