La conversation devient plus pressante, plus glissante et plus
pathétique. Ulysse raconte sur lui-même au berger une longue histoire
imaginaire. Il lui demande, pour l'éprouver, de descendre le
lendemain à la ville, pour aller mendier dans le palais de Pénélope.
Eumée l'en détourne avec horreur; il lui annonce les mépris qu'il aura
à supporter.
Pendant cet entretien, Télémaque, rapporté de Lacédémone sur un léger
navire, débarque, lui-même inconnu, à Ithaque. Il monte comme son père
à la bergerie d'Eumée. Les chiens, qui n'avaient pas connu Ulysse,
parti avant leur naissance, le reconnaissent et le flattent.
Eumée tout en larmes baise la tête, les yeux, les mains de son jeune
maître. «D'où nous vient cet étranger?» demande Télémaque à l'aspect
du mendiant inconnu.
Ulysse reprend sa forme héroïque; la reconnaissance du père et du fils
se fait au foyer du berger fidèle.
«Télémaque, tenant son père embrassé, gémissait de tendresse, en
répandant des pleurs. Un immense besoin de larmes s'élève dans tous
les deux; ils laissent enfin éclater des cris plus pressés que ceux
des aigles et des éperviers auxquels des laboureurs ont enlevé leurs
petits avant qu'ils puissent voler.»
--«Pourquoi me reprochez-vous quelquefois de pleurer de tendresse au
retour de votre père ou de mes enfants, dit notre mère, quand vous
voyez deux héros, le père et le fils, crier comme des aigles en
s'embrassant et en gémissant ainsi que des femmes? Peut-on empêcher le
coeur d'éclater quand il est trop plein? et qui peut le remplir plus
délicieusement que l'amour d'un fils pour son père, d'un père pour ses
enfants, de l'épouse pour son mari? Si vous m'accusez de faiblesse,
accusez donc Homère et ses héros; ne sont-ils pas aussi femmes que
moi?»
On ne répondit pas, parce qu'il y avait déjà des larmes naissantes
dans tous les yeux, des sanglots qui resserraient la gorge au fond de
toutes les poitrines.