La lecture de tous les chants se continua ainsi pendant quinze jours
d'une saison sans nuages.
La description du palais d'Alcinoüs nous éblouit. «Il y a donc bien
longtemps, demandions-nous à notre père, que les hommes ont des palais
ornés de colonnes de marbre, de statues de bronze, de vases d'or
ciselés? Les arts sont donc aussi vieux que le monde! Et les jardins!
ajoutions-nous. Celui d'Alcinoüs ressemble exactement à celui où nous
en lisons aujourd'hui la description.»
«Au delà de la cour, disait le livre, est un jardin de quatre arpents;
de toutes parts il est fermé par une enceinte; là croissent les arbres
élevés et verdoyants, les poiriers, les grenadiers, les pommiers aux
fruits éclatants, les figuiers sacrés, les oliviers qui ne perdent
jamais leurs feuilles. Les fruits de ces arbres ne cessent pas de se
succéder pendant toute l'année; ils ne manquent à l'homme ni l'été, ni
l'hiver; sans cesse le vent tiède, en soufflant, fait éclore les uns
et mûrir les autres. La poire vieillit auprès de la poire, la pomme
auprès de la pomme, la grappe auprès de la grappe, et la figue auprès
de la figue.»--«Tenez, ajoutait mon oncle en nous montrant du doigt sa
vigne nouvellement plantée: là fut aussi plantée une vigne.»
Nous nous attendrîmes à ces beaux vers où Homère, se représentant
lui-même sous les traits du chanteur Démodocus, chante à Ulysse, qu'il
ne connaît pas, ses propres exploits sous les murs d'Ilion.
«Tels étaient les chants de l'illustre Démodocus; en l'écoutant,
Ulysse, relevant des deux mains son manteau de pourpre, en couvrit sa
tête et dérobait son beau visage. Il avait honte devant les Phéaciens
de laisser couler les larmes de ses yeux. Quand Démodocus suspendait
ses accents, le héros séchait ses pleurs, découvrait sa tête et
versait le vin à grands flots dans sa coupe; mais lorsque les convives
excitaient Démodocus à chanter, parce qu'ils étaient charmés de ses
récits, alors Ulysse de nouveau pleurait en se couvrant le visage.»
Nous arrivâmes ainsi de chant en chant jusqu'au dénoûment de tant de
merveilleuses histoires commentées à des enfants par les lèvres
intelligentes d'une mère. La lecture de ce poëme était-elle même un
poëme.
Ulysse, revenu dans Ithaque, est transformé en vieillard et en mendiant
par la Sagesse, pour tromper les yeux des prétendants.--«Peindriez-vous
autrement aujourd'hui, mes enfants, le vieux bûcheron du village de
Clemencey, qui vient tous les samedis appuyer son bâton derrière la
porte de la cuisine et déposer sa besace à deux poches sur le banc, pour
que le cuisinier Joseph la remplisse des croûtes du pain de la semaine,
des os du jambon et de la bouteille du vin qui soutiennent sa pauvre vie
et qu'il porte à sa femme plus infirme que lui?»
«Minerve, après avoir montré de loin à Ulysse sa chère Ithaque, le
frappe de sa baguette, lui ordonne de se rendre auprès du fidèle
berger qui prend soin des porcs et qui lui est resté secrètement
dévoué, ainsi qu'à Pénélope et à son fils.--Tu le trouveras veillant
sur les troupeaux; ils paissent sous le rocher du Corbeau, près de la
fontaine Aréthuse, dont ils boivent l'eau sombre pour entretenir leur
graisse succulente. Pendant ce temps j'irai à Lacédémone, féconde en
belles femmes, avertir ton fils et l'amener à Ithaque.
«À ces mots elle le frappe de sa baguette; elle ride la peau unie et
fine d'Ulysse sur ses membres; elle dégarnit sa tête de ses blonds
cheveux et lui donne toute l'apparence d'un vieillard cassé par l'âge;
elle répand un nuage sur ses yeux autrefois si transparents; elle le
revêt d'un manteau en haillons, d'une tunique déchirée et noircie par
la fumée; elle lui jette sur les épaules la peau râpée d'un cerf
agile; elle met dans ses mains une besace toute rapiécée: cette besace
est suspendue par une corde qui lui sert de bandoulière.»
--«Que vous semble de la fidélité de cette description d'un vieux
mendiant? nous demanda notre mère; vous frappe-t-elle moins vivement
et moins agréablement l'esprit que la description de l'armure
éclatante d'un roi?--Oh! non, dîmes-nous tous en choeur, et même elle
nous touche davantage.--Vous voyez donc bien, reprit-elle, que votre
père avait raison de vous le dire: la beauté du récit n'était pas dans
la condition des personnages, mais dans la vérité et dans l'émotion de
la peinture: un haillon ici est aussi beau qu'un diadème. Maintenant
la vérité et l'émotion vont redoubler dans la rencontre de ce faux
mendiant et de ce gardeur de pourceaux. Je n'aurai pas besoin de
solliciter votre attention; vous écouterez de vous-mêmes.
«Ulysse obéit. Il trouve Eumée, le gardeur de porcs, assis au soleil
dans un endroit où furent bâtis les murs élevés de la cour large et
ronde. Ce fut le pasteur qui la construisit lui-même pour les
troupeaux pendant l'absence d'Ulysse, et qui, sans l'assistance ni de
sa maîtresse Pénélope, ni du vieux Laërte, père d'Ulysse, lui fit une
enceinte de grosses pierres et d'épines.»
--«C'est ce que vous voyez faire tous les jours au vieux Jacques quand
il veut parquer ses moutons sur les flancs de la colline d'Arcey, et
c'est ce que vous l'avez souvent aidé à faire vous-mêmes enroulant les
grosses pierres et les fagots de bruyère. Reprenons la description des
étables, et voyez encore si elles sont moins vives à vos yeux que
celle du palais.
«Tout autour de l'enceinte extérieure se dressait une forte palissade
de pièces serrées les unes contre les autres et taillées dans le coeur
du chêne. Douze étables rapprochées entre elles avaient été bâties par
lui dans l'intérieur de cette cour, où couchaient les porcs. Dans ces
étables, cinquante truies fécondes reposaient sur le sol; les mâles,
moins nombreux, couchaient dehors dans l'enceinte. Là veillaient aussi
quatre dogues, semblables à des lions, auxquels le berger donnait leur
nourriture. En ce moment le berger était occupé à ajuster à ses pieds
une semelle qu'il avait taillée lui-même dans le cuir rougeâtre d'un
boeuf.
«À l'instant les chiens à la voix retentissante aperçoivent Ulysse;
ils s'élancent en aboyant avec fureur contre lui. Ulysse, employant
l'adresse, s'assied à terre, et le bâton glisse de sa main. Là, dans
sa propre demeure, il allait souffrir une indigne insulte des chiens;
mais le gardien des porcs, s'élançant d'un pied rapide, franchit le
vestibule, et le cuir de boeuf tombe de sa main. Il écarte, en leur
lançant des pierres, les chiens, et dit au héros:
«Ô vieillard! combien il s'en est fallu peu que ces dogues ne vous
aient déchiré en pièces et que je n'aie été couvert de honte par eux!
N'ai-je pas assez de chagrin et d'amertume sans cela, moi qui gémis
sans cesse et qui pleure mon malheureux maître, et qui engraisse avec
soin ses troupeaux pour qu'ils soient mangés par des étrangers? Lui,
pendant ce temps-là, privé de nourriture, erre misérablement dans
quelques villes lointaines, au milieu de peuples inconnus, si
toutefois il respire et jouit encore de la clarté du soleil. Mais
suivez-moi, venez dans ma cabane, ô pauvre vieillard! afin de vous
rassasier de pain et de vin à votre faim et à votre soif.
«En parlant ainsi, le pasteur au coeur noble conduit Ulysse dans la
bergerie, et, l'y ayant introduit, il répand sur le sol des branchages
épais; il étend sur les feuilles la peau velue d'un chèvre sauvage, et
prépare une couche large et molle. Ulysse le remercie.--Non, dit le
berger, il n'est pas bien de mépriser un étranger, arrivât-il plus
misérable que vous! Les étrangers et les pauvres nous sont envoyés
par les dieux.»
Notre mère s'interrompit ici pour nous faire remarquer combien
l'hospitalité, cette soeur aînée de la charité, était antique, et
combien la divine Providence avait mis de tout temps, dans la
conscience des hommes, les vertus naturelles nécessaires à la société
humaine. «Ne voyez-vous pas tous les jours cette scène de respect pour
l'âge et pour la misère à la porte de la cour de votre oncle?»
ajouta-t-elle. Nous reprîmes:
«À peine a-t-il ainsi parlé qu'il relève sa tunique autour de sa
ceinture et court à l'étable, où les porcs étaient renfermés. Il en
prend deux et les immole aussitôt. Il les passe à la flamme, les
partage en morceaux, les enfile à des broches. Après que les viandes
sont rôties, il les apporte devant Ulysse, encore toutes brûlantes
autour des broches. Il y répand une blanche farine. Alors, dans une
écuelle de racine de lierre, préparant du vin aussi doux que le miel,
il s'assied en face du héros et lui dit: Mangez!»
--«Il paraît, dit mon père en souriant et en regardant ma mère, que la
cuisine est aussi antique que la morale dans le monde; car n'est-ce
pas précisément ainsi que le cuisinier Joseph prépare les rôtis et les
grillades de porc frais?--Mais tout autre poëte qu'Homère, ajouta mon
oncle, aurait reculé devant la description poétique de ces broches et
de cette farine répandue sur les côtelettes, pour paner comme
aujourd'hui les morceaux.--Vous en plaignez-vous, mes enfants? dit
notre mère.--Non assurément, répondîmes-nous tous; la description est
si vive que le vers d'Homère, dans ce passage, sent la fumée de la
broche.»
On reprit; on lut l'énumération à la fois touchante et orgueilleuse
des anciennes richesses en troupeaux de son maître, faites par le
gardeur de pourceaux au mendiant attentif. Le berger désespère de
revoir jamais son maître. «Il reviendra! s'écrie Ulysse prêt à se
trahir.--Ne me trompez pas, dit Eumée, je hais à l'égal des portes de
l'enfer l'homme qui pense d'une façon et qui parle de l'autre!»
--«Voyez comme le mensonge était odieux aux hommes d'autrefois,» dit
notre mère.