«La fidèle Euryclée, sa servante favorite, console sa maîtresse.
Pénélope se couche enfin et rêve à son fils.»--«Hélas! quel autre rêve
visite les mères quand leurs fils sont absents ou exposés aux dangers
de la vie?» dit ici la nôtre.
Nous lûmes ainsi jusqu'à la fin du sixième chant les aventures
d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits
pour des enfants que pour la populace crédule, jusqu'au passage où
Nausicaa, la fille du roi Alcinoüs, sauve Ulysse dans l'île des
Phéaciens. Mais ici notre mère, retrouvant toutes les naïvetés du
ménage antique restées les usages du ménage moderne dans notre vie
rurale, redoubla d'intérêt dans sa voix et redoubla notre attention
par la sienne.
«Écoutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de ménage
dont vous êtes si souvent témoins, ici même, au bord de l'étang où on
lave le linge, sans vous être douté qu'une lessive faite par nos
servantes pouvait être un des plus ravissants tableaux de poëme qui
ait jamais été écrit par les hommes. Alors elle lut ces vers
immortels:
«Nausicaa, dit Minerve invisible à l'esprit de la fille d'Alcinoüs à
son réveil, que votre mère vous a donc faite paresseuse! Vos plus
belles robes restent négligées dans vos coffres; cependant le jour de
votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles
parures, et même en offrir à votre époux. C'est par de tels soins que
vous acquerrez une bonne renommée parmi les hommes; votre père et
votre mère s'en glorifieront avec joie. Dès que brillera l'aurore,
allons donc ensemble au lavoir, où je vous accompagnerai pour vous
aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y,
vous n'avez pas longtemps à rester vierge; les plus riches d'entre les
Phéaciens vous recherchent en mariage, parce que vous êtes d'une
illustre origine. Ainsi donc, dès demain matin, engagez votre noble
père à faire préparer les mules et le char pour transporter vos
ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus séant
d'aller ainsi qu'à pied, car les lavoirs sont éloignés de la ville...»
«Nausicaa, frappée de ce songe, se lève... Elle trouve son père et sa
mère retirés dans l'intérieur de leur appartement. La reine, sa mère,
assise auprès du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de
ses servantes...
--«Mon père chéri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grâce
d'ordonner qu'on me prépare un chariot magnifique aux roues arrondies,
pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vêtements de la maison
qui sont couverts de poussière? Il vous convient à vous-même, lorsque
vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez
vêtu d'habits éclatants d'une grande propreté. D'ailleurs vous avez
cinq fils dans vos demeures: deux sont mariés, mais les trois plus
jeunes ne le sont pas encore, et ceux-là veulent toujours des
vêtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assemblées où
l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle
ne parla pas à son père du doux mariage; mais Alcinoüs, pénétrant
toute la pensée de sa fille, lui répondit: Mon enfant, je ne vous
refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous
prépareront un char éclatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un
coffre solide.
«Les serviteurs obéissent; les uns sortent de la remise le rapide
chariot, les autres amènent les mules et les rangent sous le joug. La
jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le
char éclatant. Sa mère dépose dans une corbeille des mets savoureux de
toute espèce et verse le vin dans une outre de peau de chèvre. La
jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence
liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer après le bain,
ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et
les rênes blanches, et touche les mules pour les exciter à partir. On
entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles
courent, emportant le linge et la princesse accompagnée de ses
servantes.
«Bientôt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est là
qu'étaient creusés de larges lavoirs où coulait avec abondance une eau
pure propre à nettoyer les vêtements, même les plus souillés. Elles
détellent les mules et les laissent en liberté, près du fleuve rapide,
brouter les gras pâturages; puis de leurs mains elles tirent du
chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent à l'envi
dans ces profonds bassins. Après l'avoir bien lavé et en avoir détaché
toutes les souillures, elles l'étendent sur la plage dans un endroit
sec et recouvert de cailloux nettoyés par le flot de la mer quand il
écume. Après s'être baignées et parfumées de l'essence onctueuse,
elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge
sèche aux rayons du soleil.»
--«Ne dirait-on pas, s'écria notre mère, qu'Homère avait suivi cent
fois les laveuses à l'étang pour les voir fouler le linge, l'étendre
sur les pierres, dîner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot
qui rapporte la lessive blanchie à la maison? Vous-mêmes trouvez-vous
ici un seul détail de ménage ou de la maison qui manque au tableau,
depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fête de
cette journée passée avec ses compagnes au bord de l'eau courante,
jusqu'au chariot où l'on entasse le linge, le pain, le vin, les
provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfumé pour s'oindre
elles-mêmes après l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir, à la lune,
ici, sous les peupliers?»
Nous battions des mains de plaisir à ces ressemblances, et nous nous
demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau
fidèle d'une lessive à la campagne? «Il est divin parce qu'il est
fidèle, disait notre père. Les livres ne sont que des miroirs de
paroles au lieu d'être des miroirs de verre: si le miroir est
limpide, il réfléchit avec un charme égal une chaumière ou un
palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le
coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vérité.--Et la vie
aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau
d'Homère, parce qu'il n'y a omis aucun des détails qui vivifient le
tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mère, car je
connais peu de scènes, à la campagne, plus animées, plus gaies et
plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char
à mules ou à boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux
jambes nues foulant le linge dans l'écume bleue du ruisseau azuré
par le savon, et que les draps blancs étalés sur les arbustes du pré
comme des tentes où le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les
fleurs d'églantier ou d'aubépine.»