XX

«La fidèle Euryclée, sa servante favorite, console sa maîtresse.

Pénélope se couche enfin et rêve à son fils.»--«Hélas! quel autre rêve

visite les mères quand leurs fils sont absents ou exposés aux dangers

de la vie?» dit ici la nôtre.

Nous lûmes ainsi jusqu'à la fin du sixième chant les aventures

d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits

pour des enfants que pour la populace crédule, jusqu'au passage où

Nausicaa, la fille du roi Alcinoüs, sauve Ulysse dans l'île des

Phéaciens. Mais ici notre mère, retrouvant toutes les naïvetés du

ménage antique restées les usages du ménage moderne dans notre vie

rurale, redoubla d'intérêt dans sa voix et redoubla notre attention

par la sienne.

«Écoutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de ménage

dont vous êtes si souvent témoins, ici même, au bord de l'étang où on

lave le linge, sans vous être douté qu'une lessive faite par nos

servantes pouvait être un des plus ravissants tableaux de poëme qui

ait jamais été écrit par les hommes. Alors elle lut ces vers

immortels:

«Nausicaa, dit Minerve invisible à l'esprit de la fille d'Alcinoüs à

son réveil, que votre mère vous a donc faite paresseuse! Vos plus

belles robes restent négligées dans vos coffres; cependant le jour de

votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles

parures, et même en offrir à votre époux. C'est par de tels soins que

vous acquerrez une bonne renommée parmi les hommes; votre père et

votre mère s'en glorifieront avec joie. Dès que brillera l'aurore,

allons donc ensemble au lavoir, où je vous accompagnerai pour vous

aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y,

vous n'avez pas longtemps à rester vierge; les plus riches d'entre les

Phéaciens vous recherchent en mariage, parce que vous êtes d'une

illustre origine. Ainsi donc, dès demain matin, engagez votre noble

père à faire préparer les mules et le char pour transporter vos

ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus séant

d'aller ainsi qu'à pied, car les lavoirs sont éloignés de la ville...»

«Nausicaa, frappée de ce songe, se lève... Elle trouve son père et sa

mère retirés dans l'intérieur de leur appartement. La reine, sa mère,

assise auprès du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de

ses servantes...

--«Mon père chéri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grâce

d'ordonner qu'on me prépare un chariot magnifique aux roues arrondies,

pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vêtements de la maison

qui sont couverts de poussière? Il vous convient à vous-même, lorsque

vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez

vêtu d'habits éclatants d'une grande propreté. D'ailleurs vous avez

cinq fils dans vos demeures: deux sont mariés, mais les trois plus

jeunes ne le sont pas encore, et ceux-là veulent toujours des

vêtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assemblées où

l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle

ne parla pas à son père du doux mariage; mais Alcinoüs, pénétrant

toute la pensée de sa fille, lui répondit: Mon enfant, je ne vous

refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous

prépareront un char éclatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un

coffre solide.

«Les serviteurs obéissent; les uns sortent de la remise le rapide

chariot, les autres amènent les mules et les rangent sous le joug. La

jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le

char éclatant. Sa mère dépose dans une corbeille des mets savoureux de

toute espèce et verse le vin dans une outre de peau de chèvre. La

jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence

liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer après le bain,

ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et

les rênes blanches, et touche les mules pour les exciter à partir. On

entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles

courent, emportant le linge et la princesse accompagnée de ses

servantes.

«Bientôt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est là

qu'étaient creusés de larges lavoirs où coulait avec abondance une eau

pure propre à nettoyer les vêtements, même les plus souillés. Elles

détellent les mules et les laissent en liberté, près du fleuve rapide,

brouter les gras pâturages; puis de leurs mains elles tirent du

chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent à l'envi

dans ces profonds bassins. Après l'avoir bien lavé et en avoir détaché

toutes les souillures, elles l'étendent sur la plage dans un endroit

sec et recouvert de cailloux nettoyés par le flot de la mer quand il

écume. Après s'être baignées et parfumées de l'essence onctueuse,

elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge

sèche aux rayons du soleil.»

--«Ne dirait-on pas, s'écria notre mère, qu'Homère avait suivi cent

fois les laveuses à l'étang pour les voir fouler le linge, l'étendre

sur les pierres, dîner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot

qui rapporte la lessive blanchie à la maison? Vous-mêmes trouvez-vous

ici un seul détail de ménage ou de la maison qui manque au tableau,

depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fête de

cette journée passée avec ses compagnes au bord de l'eau courante,

jusqu'au chariot où l'on entasse le linge, le pain, le vin, les

provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfumé pour s'oindre

elles-mêmes après l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir, à la lune,

ici, sous les peupliers?»

Nous battions des mains de plaisir à ces ressemblances, et nous nous

demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau

fidèle d'une lessive à la campagne? «Il est divin parce qu'il est

fidèle, disait notre père. Les livres ne sont que des miroirs de

paroles au lieu d'être des miroirs de verre: si le miroir est

limpide, il réfléchit avec un charme égal une chaumière ou un

palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le

coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vérité.--Et la vie

aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau

d'Homère, parce qu'il n'y a omis aucun des détails qui vivifient le

tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mère, car je

connais peu de scènes, à la campagne, plus animées, plus gaies et

plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char

à mules ou à boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux

jambes nues foulant le linge dans l'écume bleue du ruisseau azuré

par le savon, et que les draps blancs étalés sur les arbustes du pré

comme des tentes où le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les

fleurs d'églantier ou d'aubépine.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 232 / 237 题