XII

Je vois d'ici le coin retiré et silencieux des jardins où, pendant les

longues chaleurs d'un été sans nuages, à l'heure où les fléaux se

taisent dans les granges, où les batteurs dorment la tête sous leur

bras en plein soleil sur les gerbes répandues dans l'aire, toute la

famille, oncle, enfants, se réunissaient après dîner (on dînait alors

au milieu du jour) pour assister à cette lecture de l'_Odyssée_ par la

mère de famille.

C'était à l'extrémité d'une longue avenue de charmilles; elle commence

au bout du parterre et elle conduit jusqu'à la profondeur sombre des

bois. Il y avait là, et sans doute il existe encore (car les arbres

ont de bien plus longues destinées que ceux qui empruntent tour à tour

leur ombre), il y avait là, au bas d'une pente veloutée de fougères,

un hêtre immense dont les feuilles, portées en tous sens par une

charpente vivante de branches et de rameaux, couvraient d'une

demi-nuit un arpent d'ombre transparente.

Entre les racines gonflées de siècles de ce hêtre, un puits naturel,

dont on pouvait toucher l'eau avec la main, paraissait dormir sous un

nuage de feuilles mortes, tombées du hêtre sur son orifice. Mais il ne

dormait pas, car, par un canal souterrain creusé de main d'homme, il

traversait une large étoile de sentiers convergents dessinée là entre

les avenues de charmilles, et il allait ressortir un peu plus bas en

nappe bouillonnante et éternelle par la bouche d'un dauphin de pierre

grise toute barbue de mousse d'un vert cru. Il ruisselait ensuite dans

un bassin, s'engouffrait de nouveau sous terre, et allait s'étendre et

se reposer enfin dans un étang au pied du monticule de mousse.

Ce monticule, taillé en gradins très-larges, était ombragé d'une forêt

régulière d'arbres minces et à haute tige, tels que des frênes, des

saules, des peupliers. Les racines de ces arbres trempaient dans un

sol toujours frais, arrosé par la poussière humide du dauphin. Ils

s'élançaient à perte de vue vers le ciel, afin de voir le soleil et

de respirer l'air par-dessus la cime du grand hêtre qui les

engloutissait dans son ombre. À travers le rideau léger de leurs

troncs à peine festonnés de feuilles basses, on voyait luire au

soleil, en bas, l'eau dormante et argentée de l'étang.

Ce miroir, où se peignaient les arbres renversés et les nuages blancs

passant sur le ciel, réfléchissait toute cette scène. Des bancs de

pierre, une table massive de marbre, toujours semés de feuilles

sèches, avaient été construits, il y a bien longtemps, sur un petit

plateau à quelques pas du dauphin, pour y goûter pendant l'été la

fraîcheur et le bouillonnement sonore de la source. C'est là que la

famille et jusqu'aux chiens s'acheminaient tous les beaux jours après

le dîner, pour laisser passer en lectures, en doux entretiens, en

sommeils, les heures trop chaudes, dont le murmure des feuilles et de

l'eau abrégeait la lenteur ou notait les rêves.

Un jour notre mère y parut un livre inconnu à la main.

À la forme du volume et à la couleur de la couverture en bois noir,

nous pensions que c'était un vieux bréviaire de notre oncle ou un

missel de sacristie, dans le temps qu'il y avait au château

l'aumônier de notre grand-père. Nous savions que notre mère aimait à

lire dans ces volumes d'autel pleins de prières et qui conservaient

encore dans leurs pages l'odeur d'encens dont l'encensoir des enfants

de choeur les avait jadis parfumés.

Nous fûmes donc agréablement surpris quand elle ouvrit tout à coup le

mystérieux volume, et quand elle nous dit, avec un sourire de bonne

promesse: «Je vais vous lire aujourd'hui, et bien des jours de suite,

une longue et belle histoire, la plus longue et la plus belle que je

connaisse après les histoires de _la Bible_. Elle vous apprendra bien

des choses sur les hommes et sur les pays d'autrefois.»

Elle ouvrit alors le gros volume, dont les marges, rongées par les

rats, laissaient bien des vides sur le bord des pages: c'était la

traduction de l'_Odyssée_ d'Homère par madame Dacier. Il n'y en a

point de plus inexacte et de plus libre, et cependant il n'y en a

point de plus fidèle. Pourquoi? Parce que la bonne et savante madame

Dacier adorait Homère, son modèle, plus qu'aucun autre traducteur ne

l'a jamais adoré; parce que l'amour est une révélation; parce

qu'enfin, sans s'inquiéter jamais de sa propre gloire d'écrivain,

cette femme, forte de l'érudition antique, ne s'appliquait qu'à faire

sentir, non littéralement, mais par analogies et par périphrases

quelquefois ridicules, mais toujours sincères, la pensée ou le

sentiment de son poëte; miroir souvent terni, mais miroir vivant, qui

défigure parfois l'image, mais qui rend ce qu'il y a de plus

intraduisible dans l'image: la ressemblance et la vie!

Nous restâmes impatients et attentifs, assis sur l'herbe à portée de

la voix. L'attention de notre père et de notre oncle, éveillée par

cette lecture, augmenta la nôtre. Ils fermèrent les petits volumes

qu'ils tenaient dans leurs mains, comme si tout devait céder à

l'intérêt de ce gros livre, et ils prirent l'un et l'autre sur leur

banc l'attitude d'hommes qui écoutent.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 224 / 237 题