Mais cette mère de famille d'une sensibilité si juste et si exquise
jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette
délicatesse de sensibilité, des oeuvres de l'art antique. La nature et
le coeur humain s'y révèlent, avant l'âge des déclamations et des
affectations littéraires, dans toute la simplicité et dans toute la
naïveté du premier âge, de cet âge d'innocence des livres, si l'on ose
se servir de cette expression.
Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop près à la démence.
L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots
d'images, d'apostrophes, d'éjaculations, n'est au fond qu'une sublime
démence du génie. Il éblouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au
coeur, à moins qu'il ne soit prière et qu'il ne fonde en larmes comme
la nuée éclatante fond en eau, comme David fondait en gémissements sur
sa couche de cendres.
Mais la poésie épique la ravissait en extase, et non pas tant la
poésie héroïque, comme l'_Iliade_ et l'_Énéide_, dont les personnages
et les aventures sont trop dissemblables à nos conditions et trop
loin du coeur, mais la poésie épique de _la Bible_ ou de l'_Odyssée_.
Ces poëmes soulèvent la toile de l'entrée de la tente dans le désert,
ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cité antique; ils y
surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les
familles, une poésie qui sort de terre comme la fontaine de Siloé,
dans _la Bible_, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans
éclair, semblable à un hôte qui vient à petit bruit.
Ce sont là les peintures qui, sans l'enlever aux réalités de sa vie de
mère de famille et de maîtresse de ménage rustique, la ravissaient
dans ce monde antique, profane ou sacré; elle y retrouvait les mêmes
moeurs, les mêmes images et le même coeur humain que dans sa maison.
C'est par ces tableaux naïfs, pathétiques, si propres à colorer de
couleurs vraies et à toucher de sentiments justes l'imagination et le
coeur des enfants, qu'elle voulut à cette époque nous lire elle-même
l'_Odyssée_ d'Homère. L'_Odyssée_ est l'histoire de toutes les
fidélités du coeur aux devoirs naturels: fidélité du père, dans
Ulysse, à sa patrie et à sa famille; fidélité de l'épouse, dans
Pénélope, à son mari; fidélité du fils, dans Télémaque, à son père;
fidélité des serviteurs, dans Eumée, à son roi; fidélité de
l'esclave, dans Euryclée, à sa maîtresse; fidélité du chien lui-même,
dans Argus, à son maître; et tout cela dans un cadre immense de
paysages, de scènes champêtres, de scènes maritimes, de moeurs
diverses, mais toutes fraîches et primitives, qui rendent la bordure
aussi intéressante que le sujet.