XIII

«Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mère, que je vous

apprenne ce que c'est qu'un poëme épique. Un poëme épique est une

histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les détails

sont plus ou moins imaginaires. Le poëte, c'est-à-dire celui qui

raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte

pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la récite ou qu'il

l'écrit en phrases cadencées et musicales qu'on appelle vers.

L'agrément qui résulte de ces sons réguliers et harmonieux pour

l'oreille, ainsi que l'agrément qui résulte des images, des peintures,

des compositions, pour les yeux de l'âme, enchantent l'auditeur ou le

lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se

souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mémoire des

hommes.

«Homère était un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter.

Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chanté une guerre entre les

Grecs et les Troyens d'Ilion, appelée l'_Iliade_; après cette

histoire, il voulut chanter une histoire moins héroïque et plus

familière, dans laquelle, non pas les héros seulement, mais tout le

monde, depuis le héros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu'à la

servante, retrouvât l'image de sa propre vie. L'_Odyssée_ est un poëme

épique familier, le poëme de la vie humaine tout entière, sans

acception de conditions ou de rangs dans la société. Si je le lisais à

la servante de la basse-cour _Geneviève_, qui prend la poignée de

grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules;

si je le lisais au vieux _Jacques_, le berger qui trait ses chèvres

descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchés au

soleil à ses pieds, Geneviève et Jacques s'y reconnaîtraient; ils

prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intérêt qu'un roi ou

qu'une reine à cette histoire.

«Vous-mêmes, mes enfants, votre père, votre oncle, l'un sous le nom

d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinoüs, moi-même, sous le nom de

Pénélope, nous y sommes tous.--Lisons donc! nous écriâmes-nous en

battant des mains.--Eh bien! je vais lire, dit-elle.

«Mais d'abord sachez ce que c'était qu'Ulysse, dont il est tant

question dans cette histoire. Ulysse était un roi d'une petite île

grecque appelée Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande

Grèce. Il avait accompagné Agamemnon, autre petit roi d'un canton de

la Grèce appelé Argos, à la guerre contre les Troyens. Après la

destruction d'Ilion, Ulysse avait erré longtemps sur la mer sans

pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pénélope, et son fils,

Télémaque, dont M. de Fénelon nous a raconté les aventures,

gémissaient de son absence. La belle Pénélope, dont le rang, la

beauté, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs

de la Grèce, était obsédée dans son palais par des prétendants à sa

main. Ils dédaignaient son fils, Télémaque; ils dévoraient ses biens;

ils exigeaient, la menace à la bouche, que Pénélope choisît entre eux

un époux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se

prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle

défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le

délai. Ici commence le poëme. Le poëte, avec la rapidité du vol de la

pensée, qui ne connaît point de distance, plane tantôt sur un lieu,

tantôt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout à l'heure avec

Pénélope; aujourd'hui à Troie ou à Argos, demain à Ithaque. Il voit

comme un dieu tout ce qu'il veut regarder à la fois ou tour à tour.»

Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadencée, le premier

chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre.

Quand elle en fut à ces vers où Minerve supplie Jupiter de permettre à

Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie:

«Ulysse, dont l'unique désir est de revoir au moins s'élever de loin

la fumée de la maison où il est né et où il voudrait mourir!»

--«Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens

et du coeur de l'homme dans ce seul mot: _la fumée de la maison de ses

pères!_ Supposez que vous soyez égarés depuis des années et des années

dans l'immensité de ces forêts qui nous entourent; supposez que du

haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une légère vapeur

bleue s'élever dans le ciel au-dessus du toit du château: que ne vous

dirait pas au coeur cette petite colonne bleuâtre sortant de la

cheminée de votre père et de votre mère? que ne verriez-vous pas des

yeux de l'âme à travers cette fumée? Vos berceaux, votre père, votre

mère, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos

chiens, vos troupeaux, la table, le foyer où l'on prépare les aliments

de la famille, les entretiens au coin de l'âtre, les embrassements au

coucher et au réveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une

seule légère fumée, sortant du fagot de buis que la servante jette le

soir sur les cendres chaudes!

«Eh bien! voilà comment Homère, qui apparemment sentait tout cela,

parce qu'il avait été si souvent lui-même errant loin du foyer perdu

de son enfance; voilà pourquoi, dis-je, il éveille toutes ces délices

et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise

dans le coeur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement

ce qu'il veut faire sentir! Voilà le poëte! le poëte, bien supérieur à

l'historien, car l'historien raconte, et le poëte peint!»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 225 / 237 题