«Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mère, que je vous
apprenne ce que c'est qu'un poëme épique. Un poëme épique est une
histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les détails
sont plus ou moins imaginaires. Le poëte, c'est-à-dire celui qui
raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte
pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la récite ou qu'il
l'écrit en phrases cadencées et musicales qu'on appelle vers.
L'agrément qui résulte de ces sons réguliers et harmonieux pour
l'oreille, ainsi que l'agrément qui résulte des images, des peintures,
des compositions, pour les yeux de l'âme, enchantent l'auditeur ou le
lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se
souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mémoire des
hommes.
«Homère était un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter.
Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chanté une guerre entre les
Grecs et les Troyens d'Ilion, appelée l'_Iliade_; après cette
histoire, il voulut chanter une histoire moins héroïque et plus
familière, dans laquelle, non pas les héros seulement, mais tout le
monde, depuis le héros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu'à la
servante, retrouvât l'image de sa propre vie. L'_Odyssée_ est un poëme
épique familier, le poëme de la vie humaine tout entière, sans
acception de conditions ou de rangs dans la société. Si je le lisais à
la servante de la basse-cour _Geneviève_, qui prend la poignée de
grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules;
si je le lisais au vieux _Jacques_, le berger qui trait ses chèvres
descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchés au
soleil à ses pieds, Geneviève et Jacques s'y reconnaîtraient; ils
prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intérêt qu'un roi ou
qu'une reine à cette histoire.
«Vous-mêmes, mes enfants, votre père, votre oncle, l'un sous le nom
d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinoüs, moi-même, sous le nom de
Pénélope, nous y sommes tous.--Lisons donc! nous écriâmes-nous en
battant des mains.--Eh bien! je vais lire, dit-elle.
«Mais d'abord sachez ce que c'était qu'Ulysse, dont il est tant
question dans cette histoire. Ulysse était un roi d'une petite île
grecque appelée Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande
Grèce. Il avait accompagné Agamemnon, autre petit roi d'un canton de
la Grèce appelé Argos, à la guerre contre les Troyens. Après la
destruction d'Ilion, Ulysse avait erré longtemps sur la mer sans
pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pénélope, et son fils,
Télémaque, dont M. de Fénelon nous a raconté les aventures,
gémissaient de son absence. La belle Pénélope, dont le rang, la
beauté, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs
de la Grèce, était obsédée dans son palais par des prétendants à sa
main. Ils dédaignaient son fils, Télémaque; ils dévoraient ses biens;
ils exigeaient, la menace à la bouche, que Pénélope choisît entre eux
un époux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se
prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle
défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le
délai. Ici commence le poëme. Le poëte, avec la rapidité du vol de la
pensée, qui ne connaît point de distance, plane tantôt sur un lieu,
tantôt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout à l'heure avec
Pénélope; aujourd'hui à Troie ou à Argos, demain à Ithaque. Il voit
comme un dieu tout ce qu'il veut regarder à la fois ou tour à tour.»
Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadencée, le premier
chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre.
Quand elle en fut à ces vers où Minerve supplie Jupiter de permettre à
Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie:
«Ulysse, dont l'unique désir est de revoir au moins s'élever de loin
la fumée de la maison où il est né et où il voudrait mourir!»
--«Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens
et du coeur de l'homme dans ce seul mot: _la fumée de la maison de ses
pères!_ Supposez que vous soyez égarés depuis des années et des années
dans l'immensité de ces forêts qui nous entourent; supposez que du
haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une légère vapeur
bleue s'élever dans le ciel au-dessus du toit du château: que ne vous
dirait pas au coeur cette petite colonne bleuâtre sortant de la
cheminée de votre père et de votre mère? que ne verriez-vous pas des
yeux de l'âme à travers cette fumée? Vos berceaux, votre père, votre
mère, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos
chiens, vos troupeaux, la table, le foyer où l'on prépare les aliments
de la famille, les entretiens au coin de l'âtre, les embrassements au
coucher et au réveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une
seule légère fumée, sortant du fagot de buis que la servante jette le
soir sur les cendres chaudes!
«Eh bien! voilà comment Homère, qui apparemment sentait tout cela,
parce qu'il avait été si souvent lui-même errant loin du foyer perdu
de son enfance; voilà pourquoi, dis-je, il éveille toutes ces délices
et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise
dans le coeur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement
ce qu'il veut faire sentir! Voilà le poëte! le poëte, bien supérieur à
l'historien, car l'historien raconte, et le poëte peint!»