Toute cette poésie de la vie domestique, tout ce beau poëme du foyer
de famille, dont nous étions à notre insu témoins et acteurs dans
notre Ithaque de Bourgogne, nous pénétrait jusqu'à la moelle de ses
émotions. Ces émotions, qui n'étaient que les émotions de la nature et
du coeur pour nous, auraient été les émotions de l'art pour un grand
poëte primitif. C'étaient des pages de _la Bible_, c'étaient des pages
d'Homère que ces journées. Nous l'ignorions, parce que nous étions
trop enfants pour découvrir l'art suprême sous les simplicités de la
vie paysanesque dont nous faisions partie; notre mère, aussi sensible
et plus intelligente que nous, ne l'ignorait pas. Très-versée par les
habitudes de sa piété dans _la Bible_, très-teinte des couleurs
homériques dans son imagination par ses lectures de jeunesse sous des
maîtres illustres, on voyait, à sa physionomie fine et sous-entendue
devant les grandes scènes de la vie rurale, qu'elle en jouissait aussi
naïvement que nous par le coeur, mais plus littérairement que nous par
l'esprit.
À chacun de ces beaux ou gracieux tableaux des labours, des semailles,
des foins, de la moisson, des glaneuses, des chars fleuris, des repas
champêtres, des moutons rentrant ou sortant de la bergerie sous la
garde des chiens, des taureaux présentant leur cou nerveux aux jougs
entrelacés de feuillages pour écarter de leurs yeux les mouches; à ces
épisodes des danses sur l'aire, des noces villageoises, et des
cérémonies religieuses qui poétisent tout en rattachant tout au
premier anneau qui porte le monde, une allusion inattendue à une de
ses lectures, une citation d'un verset des Écritures, d'un vers
traduit d'Homère ou de Virgile, d'un passage de Fénelon ou de
Bernardin de Saint-Pierre, s'échappait comme involontairement de ses
lèvres et gravait dans notre mémoire une empreinte juste et
pittoresque du spectacle que nous avions sous les yeux.
On voyait que cette belle nature rustique, dont nous n'apercevions
que la face extérieure, lui apparaissait double à elle, d'abord dans
cette nature elle-même, et ensuite dans un miroir écrit de cette
nature qui la reflétait à son âme.
Ce miroir, c'était un de ces livres dont elle faisait sa lecture
ordinaire pendant que nous courions dans les prés ou dans les bois,
car tous les livres au fond ne sont que des miroirs: celui qui ne sait
pas lire ne voit qu'un monde; celui qui sait lire en voit deux.
X
Cette femme si jeune, si belle et si touchante alors au milieu de son
ménage et de ses enfants, n'était pas cependant très-érudite; elle
n'était pas douée d'une de ces imaginations transcendantes qui
colorent de tant d'éclat, et souvent de tant d'éblouissements, la vie,
les idées ou les passions des femmes artistes; elle n'avait de
transcendant que la sensibilité; toute sa poésie était dans son coeur:
c'est là en effet que doit être toute celle des femmes. L'art est une
déchéance pour la femme: elle est bien plus que poëte, elle est la
poésie. La sensibilité est une révélation, l'art est un métier; elles
doivent le laisser aux hommes, ces ouvriers de la vie; leur art, à
elles, est de sentir, et leur poésie est d'aimer.
Ce sont ces réflexions, que je n'ai faites que plus tard, qui m'ont
appris comment cette femme, dont l'imagination n'était qu'ordinaire et
dont l'instruction ne dépassait pas celle de son sexe, était cependant
si supérieure par l'inspiration et par la grandeur d'âme. C'est que le
génie a deux natures: flamme dans la tête de l'homme, chaleur dans le
coeur de la femme. C'est cette flamme qui illumine le monde extérieur
des idées; c'est cette chaleur qui couve et qui fait éclore le monde
intérieur du sentiment.
Malheur aux femmes qui excellent dans les lettres ou dans les arts!
Elles se sont trompées de génie. Si elles se ravalent à imaginer,
soyez sûrs que c'est qu'il leur a manqué quelque chose à aimer: leur
gloire publique n'est que l'éclat de leur malheur secret. Hélas! il ne
faut pas les envier, il faut les plaindre d'être admirées.
Demandez-leur si elles ne troqueraient pas tout le bruit de leur nom
contre un soupir qui ne serait entendu que de leur coeur?