VIII

La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau

courante; la dernière gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier

char de la moisson, festonné de bleuets, de pavots, de guirlandes de

chêne; la dernière gerbe battue, dont on apportait le grain dans une

écuelle au maître du château pour la répandre sous ses pas et pour

qu'il remplît à son tour l'écuelle vide de petites monnaies pour les

batteurs; la visite des étables, où les boeufs, les vaches, les

taureaux, liés aux mangeoires par de grosses cordes, étalaient leurs

flancs luisants et leurs litières dorées, témoignages des soins et de

la propreté des bouviers; les écuries des chevaux de trait, tapissées

de harnais aux boucles de cuivre aussi éclatantes que l'or, le bruit

de leurs mâchoires qui moulaient l'orge, la fève ou l'avoine entre

leurs dents, délicieuse musique des râteliers bien garnis aux heures

où le laboureur détèle trois fois par jour ses attelages; les

mugissements lointains des boeufs de labour répercutés d'une colline à

l'autre, le matin avant que le soleil se lève; les cris intermittents

de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les

claquements du fouet du charretier qui revient à vide de la ville où

il a déchargé ses sacs de blé; le roucoulement perpétuel des pigeons

sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils

disputent l'épi mal vidé aux poules ou aux passereaux; les fêtes

champêtres au château, fêtes qui marquaient pour les serviteurs et

pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail

essentiel de l'année; les danses dans la grande salle délabrée quand

la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des

parterres; les préférences naissantes, les inclinations devinées,

avouées, combattues, ajournées, triomphantes enfin entre les jeunes

serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les

aveux, les fiançailles, les noces, les joies des épousées devenant la

joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences

complets des dimanches d'été succédant aux bruits de la semaine,

silences délassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du

château et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles

sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des

boeufs couchés sur les grasses litières dans les étables; toutes ces

scènes de la vie privée, quoique vulgaire, rurale, domestique,

n'étaient-elles pas aussi riches de véritable poésie épique ou

descriptive que les scènes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les

tentes des héros, les conseils des chefs, les champs de bataille

d'Ilion?

C'est ce qu'Homère, le poëte complet, le poëte suprême, le poëte du

coeur autant que le poëte des yeux, avait merveilleusement senti bien

avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'épopée héroïque

dans l'_Iliade_, puis l'épopée intime, privée, domestique, dans

l'_Odyssée_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du

coeur, plus il est pathétique et intéressant), c'est pourquoi cette

seconde épopée d'Homère, l'_Odyssée_, est mille fois plus pénétrante

au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et

on relit sans cesse l'_Odyssée_. L'_Iliade_, c'est une scène de la vie

des guerriers ou des princes; l'_Odyssée_, c'est notre vie de tous les

jours à tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odyssée_, c'est la maison!

Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! Éclairez cette

maison et ce coeur de l'homme des rayons de la poésie divine d'Homère,

et vous y découvrirez des trésors mystérieux de moeurs, de

pittoresque et de sentiment qui dépassent mille fois ceux de la vie

héroïque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la poésie

partout, comme le feu caché dans les éléments; il ne s'agit que de

frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de

toucher juste le coeur pour que la poésie en découle à grandes ondes

comme le sentiment.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 221 / 237 题