La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau
courante; la dernière gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier
char de la moisson, festonné de bleuets, de pavots, de guirlandes de
chêne; la dernière gerbe battue, dont on apportait le grain dans une
écuelle au maître du château pour la répandre sous ses pas et pour
qu'il remplît à son tour l'écuelle vide de petites monnaies pour les
batteurs; la visite des étables, où les boeufs, les vaches, les
taureaux, liés aux mangeoires par de grosses cordes, étalaient leurs
flancs luisants et leurs litières dorées, témoignages des soins et de
la propreté des bouviers; les écuries des chevaux de trait, tapissées
de harnais aux boucles de cuivre aussi éclatantes que l'or, le bruit
de leurs mâchoires qui moulaient l'orge, la fève ou l'avoine entre
leurs dents, délicieuse musique des râteliers bien garnis aux heures
où le laboureur détèle trois fois par jour ses attelages; les
mugissements lointains des boeufs de labour répercutés d'une colline à
l'autre, le matin avant que le soleil se lève; les cris intermittents
de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les
claquements du fouet du charretier qui revient à vide de la ville où
il a déchargé ses sacs de blé; le roucoulement perpétuel des pigeons
sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils
disputent l'épi mal vidé aux poules ou aux passereaux; les fêtes
champêtres au château, fêtes qui marquaient pour les serviteurs et
pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail
essentiel de l'année; les danses dans la grande salle délabrée quand
la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des
parterres; les préférences naissantes, les inclinations devinées,
avouées, combattues, ajournées, triomphantes enfin entre les jeunes
serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les
aveux, les fiançailles, les noces, les joies des épousées devenant la
joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences
complets des dimanches d'été succédant aux bruits de la semaine,
silences délassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du
château et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles
sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des
boeufs couchés sur les grasses litières dans les étables; toutes ces
scènes de la vie privée, quoique vulgaire, rurale, domestique,
n'étaient-elles pas aussi riches de véritable poésie épique ou
descriptive que les scènes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les
tentes des héros, les conseils des chefs, les champs de bataille
d'Ilion?
C'est ce qu'Homère, le poëte complet, le poëte suprême, le poëte du
coeur autant que le poëte des yeux, avait merveilleusement senti bien
avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'épopée héroïque
dans l'_Iliade_, puis l'épopée intime, privée, domestique, dans
l'_Odyssée_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du
coeur, plus il est pathétique et intéressant), c'est pourquoi cette
seconde épopée d'Homère, l'_Odyssée_, est mille fois plus pénétrante
au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et
on relit sans cesse l'_Odyssée_. L'_Iliade_, c'est une scène de la vie
des guerriers ou des princes; l'_Odyssée_, c'est notre vie de tous les
jours à tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odyssée_, c'est la maison!
Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! Éclairez cette
maison et ce coeur de l'homme des rayons de la poésie divine d'Homère,
et vous y découvrirez des trésors mystérieux de moeurs, de
pittoresque et de sentiment qui dépassent mille fois ceux de la vie
héroïque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la poésie
partout, comme le feu caché dans les éléments; il ne s'agit que de
frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de
toucher juste le coeur pour que la poésie en découle à grandes ondes
comme le sentiment.