Quand le soir tombait, toute cette tribu rentrait en chantant dans les
cours; on allait se laver les mains et le visage aux fontaines; on
rentrait dans la cuisine pour prendre en commun le repas du soir.
La cuisine n'était pas moins homérique que l'étable, que le labour,
que la fenaison, que la moisson ou que le battage des gerbes sur
l'aire. La table était gouvernée par le vieux Joseph, semblable à
Patrocle dépeçant les viandes d'Achille. Il était assisté par cinq ou
six servantes, _Briséis_ ou _Euryclées_ de ce ministre en chef des
festins.
D'immenses chaudières suspendues aux chaînes d'airain des crémaillères
fumaient en bouillonnant sur la flamme, sans cesse nourrie de bois
vert, du foyer. On puisait dans ces chaudières avec de larges cuillers
de cuivre, luisantes comme l'or, les portions de légumes ou de lard
qu'on servait aux ouvriers de la ferme sur des plats d'étain qui
couvraient la table.
Cette table sans nappe, de noyer poli, entourée de bancs, s'étendait
d'un mur à l'autre sous la voûte immense et enfumée de la cuisine
voûtée. La flamme du foyer et quelques lampes grecques à bec de grue
l'éclairaient de lueurs fantastiques.
Les chefs d'attelage s'asseyaient au bout le plus honorable, parce
qu'il était le plus rapproché du grand fauteuil de bois où le
cuisinier Joseph, pareil à un roi, présidait au festin, assis lui-même
sous le vaste manteau de pierre de la cheminée; puis les bouviers,
puis les simples journaliers, puis les bergers, presque tous enfants
en bas âge, à l'exception du berger en chef des moutons, vieillard
respecté, pensif, jaseur et philosophe, qui s'asseyait en tête des
bouviers par le droit de ses années et de sa profonde sagesse.
Quant aux femmes et aux filles, selon la coutume des siècles d'Homère
et de notre pays, elles n'avaient point de place à table à côté des
hommes; elles mangeaient debout derrière les bergers, les unes
adossées aux piliers de la voûte, les autres groupées et accroupies
sur le seuil des fenêtres, et quand elles voulaient boire elles
allaient une à une puiser l'eau fraîche dans un seau suspendu derrière
la porte. Une poche de cuivre étamé, au long manche de fer, leur
servait de coupe ou de verre; elles y trempaient leurs lèvres comme
des agneaux dans le courant limpide du lavoir.
Ce repas s'accomplissait en silence, interrompu seulement de temps en
temps par quelques remarques profondes, fines ou malicieuses, du vieux
berger, aussi sage que Nestor, ou par quelques rires contenus des
jeunes filles rougissantes, qui se retournaient contre le mur pour
cacher leur visage ou qui s'enfuyaient en folâtrant dans les cours
pour rire en liberté.
Le repas terminé, notre mère, qui ne négligeait aucune occasion
d'élever à Dieu l'âme de ceux dont elle était chargée, paraissait,
suivie de ses filles et un livre à la main, à la porte de la cuisine.
Aussitôt le bruit des services, les conversations, les rires se
taisaient; sa physionomie noble, gracieuse et grave, même dans le
sourire, apaisait tout ce bruit du jour comme l'huile répandue apaise
le léger tumulte des petits flots bouillonnants dans la vasque d'une
fontaine. Les hommes se levaient, les fronts se découvraient, les
enfants et les jeunes filles se rapprochaient. Elle faisait une courte
lecture de piété appropriée à l'intelligence et à la condition de
cette famille: c'était le plus souvent un petit épisode tout rural et
tout pastoral de _la Bible_, suivi d'un petit commentaire qui faisait
sentir à ces pauvres gens la similitude de leur vie à la vie des
patriarches aimés de Dieu, puis une courte prière pour bénir le jour
et le lendemain. Ainsi rien ne manquait à cette existence de la
famille agricole, pas même l'élévation de la pensée au-dessus de cette
terre, pas même ce _sursum corda_ qui manque à toute chose quand on
ne la relie pas avec l'infini, l'horizon de l'âme.