Les moeurs, les travaux, les loisirs, les habitudes à la fois dignes
et rurales que nous avions là sous les yeux, étaient bien propres à
nous façonner l'âme et les sens à la vie antique et patriarcale des
hommes homériques de l'_Odyssée_. Le château était une tribu dont le
chef grec ou le scheik arabe était notre oncle; les maîtres et les
serviteurs y vivaient presque dans l'égalité et dans la familiarité de
la tente antique; la différence n'était que dans la diversité des
soins et des travaux. L'autorité, établie d'elle-même par l'habitude
et par le respect, avait à peine besoin du commandement pour être
obéie. Chacun des nombreux serviteurs du château allait de soi-même à
ses fonctions, comme les troupeaux à qui l'on ouvre l'étable vont
d'eux-mêmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux
pâturages. Presque tous étaient nés ou avaient grandi dans la maison.
Une hiérarchie naturelle et ascendante faisait, année par année,
passer le berger d'agneaux au rang de berger de génisses, de berger de
génisses au rang de toucheur de boeufs, du rang de toucheur de boeufs
à celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue à celui de
conducteur de chevaux, chargé d'aller toutes les semaines conduire aux
marchés les chars de grains et d'en rapporter le prix au maître. Il en
était de même pour les ouvriers bûcherons, tous habitants du village
voisin: les hommes mûrs abattaient les chênes avec la hache, les
enfants ébranchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient
les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairières. Il en
était de même aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait
sa fonction proportionnée à son sexe, à sa force, à son aptitude, à
ses années: les uns maniaient la faux à l'heure de la rosée; les
autres, la faucille à l'heure où la paille sèche brûle la plante des
pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-là la chargeaient sur les
chariots; les jeunes filles éparpillaient sur la pelouse tondue le
sainfoin coupé et suspendu aux dents de bois de leur râteau; les
enfants, les glaneuses cueillaient çà et là les épis et les herbes
oubliés, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras;
d'autres se suspendaient à droite et à gauche aux ridelles du char
pour le tenir en équilibre dans le chemin raboteux et pour empêcher le
monceau d'épis de crouler en route avant d'arriver aux granges.