IV

La révolution française, à peine finie, avait supprimé les

substitutions et les droits d'aînesse, qui perpétuaient quelquefois

utilement pour les familles, quelquefois iniquement pour les enfants,

la transmission des terres de père en fils. Mon grand-père, chargé de

jours, était très-riche en territoires dans la Bourgogne et dans les

montagnes de la Franche-Comté. Il venait de sortir des prisons de la

Terreur. Il se reposait dans cette douce halte de la vie qu'on appelle

une belle vieillesse, avant de mourir. Après sa mort, son vaste

héritage s'était partagé entre ses six enfants, trois fils et trois

filles. De cette nombreuse maison, mon père seul, quoique le dernier

né, s'était marié. Chacun de ses fils ou de ses filles avait eu pour

sa part une terre avec un château dans l'une des deux provinces où nos

biens paternels ou maternels étaient situés. On présume aisément qu'à

l'exception de la terre principale, voisine de la ville et habitée

plus ordinairement par mon grand-père, la plupart de ces terres,

livrées à des fermiers ou à des intendants, étaient négligées, et que

les demeures, quoique anciennement féodales, portaient les traces

d'abandon et de délabrement qui précèdent la ruine des édifices

humains.

Le second de mes oncles par ordre de naissance avait eu pour son lot

un domaine riche en forêts et en pâturages, à quelque distance de

Dijon. Cette terre est située au milieu d'un groupe ou d'un noeud

confus de montagnes noires dont j'aperçois et dont je reconnais encore

les gorges sombres avec l'émotion des jeunes souvenirs, quand je passe

en chemin de fer à la station alors inconnue de _Mâlins_. La fumée des

chaumières du village d'Ursy, qui s'élève en léger brouillard bleuâtre

au-dessus de cette mer de verdure, est inaperçue des voyageurs; mais

elle me fait monter à moi les larmes aux yeux. Je pourrais dire de

quel foyer de bûcheron ou de laboureur cette fumée s'élève, et quelle

mère de famille, autrefois servante ou bergère au château, jette le

fagot dans l'âtre pour chauffer, au retour des bois humides, les mains

de son mari et de ses petits enfants.

Ce groupe de noires montagnes est percé à peine de quelques vallées

étroites et tortueuses. Les chênes, des deux côtés du ravin,

entre-croisent leurs branches et répandent leur nuit en plein jour

sur ces solitudes. Chacune de ces gorges sert de lit à un sentier

creusé de profondes ornières. C'est par ces chemins creux que les bois

de la contrée, sa seule richesse, descendent, après les coupes, sur la

rive gauche de la rivière d'Ouche, qui roule plutôt qu'elle ne coule

des hauts plateaux de la Bourgogne vers la ville de Bossuet.

Le château, caché aux regards par deux mamelons et par des rideaux de

grands frênes, n'est aperçu que par les corneilles et par les geais

des collines élevées qui l'entourent; les petits bergers paissent

leurs moutons dans les clairières nues des sommets.

C'était autrefois un château à tours, à fossés, à ponts-levis; on en

voit encore les vestiges mal recouverts par les constructions

modernes. Il ressemble aujourd'hui à une immense abbaye d'Italie ou

d'Allemagne. Il est percé de quinze fenêtres à balcons de pierres

moulées sur sa façade; il est orné d'architecture à peine ébréchée par

le temps; il est décoré, au-dessus de la corniche, par une balustrade

élégante plus digne d'une villa de Rome que d'un manoir de la

Bourgogne.

Les avenues de cerisiers, les buis séculaires, ces ifs du Nord, ce

velours des murs d'enceinte, les larges parterres, les immenses

jardins, les pièces d'eau dormante dans leurs bassins de roseaux et de

marbre, les fontaines bouillonnantes par la gueule des dauphins

moussus sous le hêtre colossal, les longs méandres de charmilles

taillées en murailles arrondies en berceaux, les gradins de gazon

fuyant en perspective pour conduire le regard jusqu'au coeur des bois,

enfin les forêts épaisses et silencieuses qui entourent la demeure,

tout donnait au château de mon oncle un caractère de mélancolique

grandeur et de sauvage majesté. Il rappelle le cloître des

_Camaldules_ de Naples ou de _Vallombreuse_ de Florence, plus que

l'habitation d'une famille de simples gentilshommes de campagne.

C'est peut-être ce caractère claustral qui avait, à son insu, porté

mon oncle à préférer ce séjour à toute autre habitation moins sévère

dans le partage des biens de la maison.

Cet oncle était destiné à l'Église avant la Révolution; il était entré

contre son gré dans cet ordre, avec la perspective toute mondaine d'un

évêché ou d'une abbaye. Il en était sorti sans regret, expulsé par la

Révolution. De son état il n'avait conservé que la décence.

Pour éviter le contraste entre son ancienne profession et sa vie

nouvelle de simple agriculteur cultivant le domaine de ses pères, il

s'était retiré à jamais hors du monde dans cette thébaïde opulente. De

prêtre sans vocation il s'était fait patriarche, par dégoût du monde.

Ses bois, ses champs, ses serviteurs, ses troupeaux, sa figure de

sérénité et de paix, sa philosophie orientale et contemplative, tout

rappelait en lui un Abraham sans épouse. Seulement sa tente était un

château, ses palmiers étaient des chênes, et ses chameaux étaient les

plus forts taureaux de la province; leurs couples mugissants, attelés

dès l'aurore à la charrue, faisaient fumer les collines défrichées de

leur haleine et de leurs sueurs, comme des chaudières vivantes de

force animale évaporées au soleil d'été sur les sillons.

V

Cet oncle, à qui sa profession sacerdotale interdisait le bonheur

d'avoir une famille, aimait tendrement mon père; il nous avait adoptés

pour ses enfants. Nous quittions tous les ans notre maison moins

pastorale du Mâconnais pour aller passer l'été et l'automne dans sa

belle demeure; elle m'était destinée après lui. Notre père et notre

mère nous y conduisaient tout petits pour y continuer notre éducation

domestique et pour animer un peu cette solitude par ce doux tumulte

dont six enfants en bas âge remplissent la maison d'un homme sans

famille. C'est là que nous avons pris tous le goût passionné et

l'habitude de la vie des champs, qui élargit l'âme, en opposition avec

le séjour des villes, qui la rétrécit. L'espace grand devant les pas,

le ciel libre sur la tête rendent l'âme vaste et l'esprit indépendant:

les murs sont l'esclavage, les champs sont la liberté.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 218 / 237 题