Les poëtes antipoétiques du dix-huitième siècle, Voltaire, Dorat,
Parny, Delille, Fontanes, La Harpe, Boufflers, versificateurs
spirituels de l'école dégénérée de Boileau, furent ensuite mes modèles
dépravés, non de poésie, mais de versification. J'écrivis des volumes
de détestables élégies amoureuses avant l'âge de l'amour, à
l'imitation de ces faux poëtes.
André Chénier n'avait pas encore été recueilli en volume; je n'en
connaissais que la sublime et divine élégie de _la Jeune Captive_,
citée en partie par M. de Chateaubriand.
Bien qu'André Chénier, dans son volume de vers, ne soit qu'un Grec du
paganisme, et par conséquent un délicieux pastiche, un pseudo-Anacréon
d'une fausse antiquité, l'élégie de _la Jeune Captive_ avait l'accent
vrai, grandiose et pathétique de la poésie de l'âme. L'approche de la
mort, qui attendait le poëte à la porte de sa prison sur l'échafaud,
avait changé le diapason de ce jeune Grec en diapason moderne. L'amour
et la mort sont deux grandes muses; grâce à leur inspiration réunie,
la manière trop attique d'André Chénier était devenue du pathétique.
Ces vers avaient coulé, non plus de son imagination, mais de son
coeur, avec ses larmes. Voilà le secret de cette élégie tragique de
_la Jeune Captive_, qui ne ressemble en rien à cette famille d'élégies
grecques que nous avons lues plus tard dans ses oeuvres.