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Aussi les oeuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers

livres sur lesquels nous nous précipitâmes comme sur la proie de nos

imaginations à la fin de nos études, en rentrant dans les

bibliothèques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mérite de

ce grand prestidigitateur de style, ce que _René_ et _Atala_, _les

Martyrs_ donnèrent de délires à mon imagination; mais je dois dire

aussi que, dès ces premières lectures au collége, tout en étant plus

ému peut-être qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la

musique et surtout de la mélancolie de ce style, je fus plus frappé

que tout autre aussi du défaut de raisonnement, de naturel et de

simplicité qui caractérisait malheureusement ces belles oeuvres. Je me

souviens qu'un jour, assis avec quatre de ces condisciples sur un

tronc d'arbre au bord du Rhône, nous lûmes pendant toute la récréation

quelques chapitres du _Génie du Christianisme_ et que nous en fûmes

émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut fermé, nous

nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies;

tout le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût

jamais tombé sous nos yeux dans le cours de nos lectures.--Et toi? me

demandèrent mes camarades.--Moi, répondis-je, je pense comme vous;

c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.--Et pourquoi?

ajoutent-ils.--Parce que c'est trop beau, répondis-je, parce que la

nature y disparaît trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu

de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce

que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages sont des

larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs.

Mes amis se récrièrent alors sur la sévérité de ce jugement précoce,

qu'ils ont ratifié depuis; ils m'ont rappelé bien souvent plus tard

cette précocité de bon sens qui se laissait séduire, mais qui ne se

laissait pas tromper par ce grand génie de décadence.

Cependant M. de Chateaubriand fut certainement une des mains

puissantes qui m'ouvrirent dès mon enfance le grand horizon de la

poésie moderne.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 199 / 237 题