XXV

L'heure sonna trop prompte à la lugubre horloge de la chapelle: nous

aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre

d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le

sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui

demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir

fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en

sortant, à la fin de l'année d'études, de lire à satiété ces volumes.

Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous

n'eûmes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rêvâmes

la nuit; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre

mémoire au réveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une

fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un éblouissement

d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait

le vertige de la poésie. Il fit le même effet sur Béranger plus avancé

en âge.

Pourquoi? Parce qu'indépendamment des beautés réelles de ce style, ce

style était neuf, et qu'il y a dans la nouveauté une primeur de

sensations qui est à elle seule une beauté littéraire. De même que

chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle portent leurs

pensées, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous

révélait le style du dix neuvième siècle: style composite, comme le

genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mêle tous

les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le

lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis

magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de

solidité du fond.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 198 / 237 题