L'heure sonna trop prompte à la lugubre horloge de la chapelle: nous
aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre
d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le
sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui
demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir
fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en
sortant, à la fin de l'année d'études, de lire à satiété ces volumes.
Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous
n'eûmes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rêvâmes
la nuit; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre
mémoire au réveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une
fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un éblouissement
d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait
le vertige de la poésie. Il fit le même effet sur Béranger plus avancé
en âge.
Pourquoi? Parce qu'indépendamment des beautés réelles de ce style, ce
style était neuf, et qu'il y a dans la nouveauté une primeur de
sensations qui est à elle seule une beauté littéraire. De même que
chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle portent leurs
pensées, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous
révélait le style du dix neuvième siècle: style composite, comme le
genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mêle tous
les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le
lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis
magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de
solidité du fond.