XXII

....... Nous étions déjà sous le charme de cette langue où les images

dont nous ne pouvions pas contester la justesse se pressaient au fond

de nous aussi nombreuses et aussi vagues que les étoiles dans la Voie

lactée. Le maître sourit et reprit:

«La nature a ses temps de solennité, pour lesquels elle convoque des

musiciens des différentes régions du globe. On voit accourir de

savants artistes avec des sonates merveilleuses, des vagabonds

troubadours qui ne savent chanter que des ballades à refrain, des

pèlerins qui répètent mille fois les couplets de leurs longs

cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit:

le premier, perché sur la plus haute branche de l'ormeau, défie notre

merle, qui ne le cède en rien à cet étranger; la seconde, sous un toit

hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps

d'Évandre; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge

ses roucoulements semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois.

Enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la

grange, où il a placé son gros nid de mousse. Mais le rossignol

dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie: il attend

l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de

la fête qui se doit célébrer dans les ombres.»

Ici nouveau silence de nos haleines à peine entendues; puis vint la

page du rossignol, aussi mélodieuse que l'oiseau.

«Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du

jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et

dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas

une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel,

que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la

création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord ils frappent l'écho

des brillants éclats du plaisir: le désordre est dans ses chants; il

saute du grave à l'aigu, du doux au fort; il fait des poses; il est

lent, il est vif: c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui

palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe,

l'oiseau se tait. Il recommence! Que ses accents sont changés! quelle

tendre mélodie! Tantôt ce sont des modulations languissantes quoique

variées; tantôt c'est un air un peu monotone comme celui de ces

vieilles romances françaises, chefs-d'oeuvre de simplicité et de

mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que

de la joie. L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est

encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un;

mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la

clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la

douleur.

«Ceux qui cherchent à déshériter l'homme, à lui arracher l'empire de

la nature, voudraient bien prouver que rien n'est fait pour nous. Or

le chant des oiseaux, par exemple, est tellement commandé pour notre

oreille, qu'on a beau persécuter l'hôte des bois, ravir leurs nids,

les poursuivre, les blesser avec des armes ou dans des piéges, on

peut les remplir de douleur, mais on ne peut les forcer au silence.

En dépit de nous il faut qu'ils nous charment, il faut qu'ils

accomplissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans nos maisons, ils

multiplient leurs accords: il y a sans doute quelque harmonie cachée

dans le malheur, car tous les infortunés sont enclins au chant. Enfin,

que des oiseleurs, par un raffinement barbare, crèvent les yeux à un

rossignol: sa voix n'en devient que plus mélodieuse. Cet Homère des

oiseaux gagne sa vie à chanter, et compose ses plus beaux airs après

avoir perdu la vue. «Démodocus,» dit le poëte de Chio en se peignant

sous les traits du chantre des Phéaciens, était le favori de la muse;

mais elle avait mêlé pour lui le bien et le mal, et l'avait rendu

aveugle en lui donnant la douceur des chants.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 195 / 237 题