«Il est un Dieu,» commença le maître d'un accent solennel qui tenait à
la fois du prêtre et du poëte, «il est un Dieu! Les herbes de la
vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne
ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le
chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et
l'océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: Il n'y a point de
Dieu.
«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers
le ciel, ou dans son bonheur abaissé ses regards vers la terre? La
nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la
croit-il le simple résultat du hasard? Mais quel hasard a pu
contraindre une nature si désordonnée et si rebelle à s'arranger dans
un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est _la pensée
manifestée de Dieu_, et que l'univers est _son imagination rendue
sensible_. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve
d'une intelligence supérieure auraient dû faire remarquer une chose
qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles: c'est que le
mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la
marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont
pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en réalité. La
scène qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est
pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su
réunir dans son ouvrage la durée _absolue_ et la durée _progressive_.
La première est placée dans le _temps_, la seconde dans l'_étendue_;
par celle-là les grâces de l'univers sont unes, infinies, toujours les
mêmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouvelées: sans
l'une il n'y eût point eu de grandeur dans la création; sans l'autre
il y eût eu monotonie.
«Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau; la moindre de
ses fractions devient un _tout complet_, qui comprend tout, et dans
lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu'à
la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite éternité.
Réunissez donc en ce moment, par la pensée, les plus beaux accidents
de la nature; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du
jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin
d'automne, une nuit semée d'étoiles et une nuit couverte de nuages,
des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les
frimas, des champs dorés par les moissons: vous aurez alors une idée
juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil,
qui se plonge sous les voûtes de l'occident, un autre observateur le
regarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie
ce vieil astre, qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du
soir, est-il dans ce moment même ce jeune astre qui s'éveille humide
de rosée, dans les voiles blanchissants de l'aube? À chaque moment de
la journée, le soleil se lève, brille à son zénith et se couche sur le
monde; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni
midi, ni occident vrai: tout se réduit à un point fixe d'où le
flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule
substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de
plus beau; car, en nous donnant l'idée de la perpétuelle magnificence
et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image
éclatante de sa glorieuse Trinité.
«Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature si elle était
abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux
lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou
monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'après,
l'atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes de
la respiration; la lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour
serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de
taches énormes, ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme
céleste. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipse
en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait
enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles
sembleraient frappées du même vertige; ce ne serait plus qu'une suite
de conjonctions effrayante: tout à coup un signe d'été serait atteint
par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pléiades, et le Lion
rugirait dans le Verseau; là des astres passeraient avec la rapidité
de l'éclair; ici ils pendraient immobiles; quelquefois, se pressant en
groupes, ils formeraient une nouvelle Voie lactée; puis, disparaissant
tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, selon l'expression de
Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité.
«Mais de pareils spectacles n'épouvanteront pas les hommes avant le
jour où Dieu, lâchant les rênes de l'univers, n'aura besoin pour le
détruire que de l'abandonner.»