XXI

«Il est un Dieu,» commença le maître d'un accent solennel qui tenait à

la fois du prêtre et du poëte, «il est un Dieu! Les herbes de la

vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne

ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le

chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et

l'océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: Il n'y a point de

Dieu.

«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers

le ciel, ou dans son bonheur abaissé ses regards vers la terre? La

nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la

croit-il le simple résultat du hasard? Mais quel hasard a pu

contraindre une nature si désordonnée et si rebelle à s'arranger dans

un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est _la pensée

manifestée de Dieu_, et que l'univers est _son imagination rendue

sensible_. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve

d'une intelligence supérieure auraient dû faire remarquer une chose

qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles: c'est que le

mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la

marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont

pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en réalité. La

scène qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est

pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su

réunir dans son ouvrage la durée _absolue_ et la durée _progressive_.

La première est placée dans le _temps_, la seconde dans l'_étendue_;

par celle-là les grâces de l'univers sont unes, infinies, toujours les

mêmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouvelées: sans

l'une il n'y eût point eu de grandeur dans la création; sans l'autre

il y eût eu monotonie.

«Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau; la moindre de

ses fractions devient un _tout complet_, qui comprend tout, et dans

lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu'à

la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite éternité.

Réunissez donc en ce moment, par la pensée, les plus beaux accidents

de la nature; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du

jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin

d'automne, une nuit semée d'étoiles et une nuit couverte de nuages,

des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les

frimas, des champs dorés par les moissons: vous aurez alors une idée

juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil,

qui se plonge sous les voûtes de l'occident, un autre observateur le

regarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie

ce vieil astre, qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du

soir, est-il dans ce moment même ce jeune astre qui s'éveille humide

de rosée, dans les voiles blanchissants de l'aube? À chaque moment de

la journée, le soleil se lève, brille à son zénith et se couche sur le

monde; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni

midi, ni occident vrai: tout se réduit à un point fixe d'où le

flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule

substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de

plus beau; car, en nous donnant l'idée de la perpétuelle magnificence

et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image

éclatante de sa glorieuse Trinité.

«Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature si elle était

abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux

lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou

monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'après,

l'atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes de

la respiration; la lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour

serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de

taches énormes, ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme

céleste. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipse

en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait

enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles

sembleraient frappées du même vertige; ce ne serait plus qu'une suite

de conjonctions effrayante: tout à coup un signe d'été serait atteint

par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pléiades, et le Lion

rugirait dans le Verseau; là des astres passeraient avec la rapidité

de l'éclair; ici ils pendraient immobiles; quelquefois, se pressant en

groupes, ils formeraient une nouvelle Voie lactée; puis, disparaissant

tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, selon l'expression de

Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité.

«Mais de pareils spectacles n'épouvanteront pas les hommes avant le

jour où Dieu, lâchant les rênes de l'univers, n'aura besoin pour le

détruire que de l'abandonner.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 194 / 237 题