Cependant les aspects tour à tour riants ou grandioses qui se
déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes
excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scène des
Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimées
en moi que le silence obstiné de mon guide me permettait moins de
distractions. Il me rendait contemplateur par force.
Cette belle et pittoresque nature était comme un livre qu'on m'aurait
contraint à lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en
déchiffrant tout seul le sens. Je n'étais que trop prédisposé à m'y
absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma
tête, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhône rapide,
cascades écumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards;
bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes à mes
oreilles, ombres des forêts sur mon front; odeurs enivrantes des prés
fauchés du matin, séchant en meules sur les revers des coteaux; bains
d'air rafraîchissants ou attiédis qui rendaient à tous mes membres la
première élasticité de l'enfance, sentiment d'une telle légèreté et
d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise
n'avait qu'à souffler pour m'emporter avec l'insecte ailé ou avec la
feuille flottante dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant
autour de moi.
Ces impressions auraient rendu le rocher poëte. Je le devenais
davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était
que la poésie.
Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de
rhétoriciens un de nos maîtres les plus aimés, le père Béquet, m'en
apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace
interprétés péniblement jusque-là. Je revois d'ici le lieu, la place,
le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de
l'existence!