XVI

Cependant les aspects tour à tour riants ou grandioses qui se

déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes

excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scène des

Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimées

en moi que le silence obstiné de mon guide me permettait moins de

distractions. Il me rendait contemplateur par force.

Cette belle et pittoresque nature était comme un livre qu'on m'aurait

contraint à lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en

déchiffrant tout seul le sens. Je n'étais que trop prédisposé à m'y

absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma

tête, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhône rapide,

cascades écumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards;

bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes à mes

oreilles, ombres des forêts sur mon front; odeurs enivrantes des prés

fauchés du matin, séchant en meules sur les revers des coteaux; bains

d'air rafraîchissants ou attiédis qui rendaient à tous mes membres la

première élasticité de l'enfance, sentiment d'une telle légèreté et

d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise

n'avait qu'à souffler pour m'emporter avec l'insecte ailé ou avec la

feuille flottante dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant

autour de moi.

Ces impressions auraient rendu le rocher poëte. Je le devenais

davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était

que la poésie.

Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de

rhétoriciens un de nos maîtres les plus aimés, le père Béquet, m'en

apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace

interprétés péniblement jusque-là. Je revois d'ici le lieu, la place,

le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de

l'existence!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 189 / 237 题