Le père Béquet n'était nullement, comme le père Varlet, un cénobite
pétrifié dans sa cellule par son austère piété ou comme le limaçon
fossile dans sa coquille: c'était un homme du monde. Il était entré
tard, et après une vie répandue, dans l'ordre; il avait voulu
recueillir la maturité de sa vie et utiliser à l'instruction
littéraire de la jeunesse ses talents et ses goûts, goûts et talents
d'un lettré accompli. La littérature était pour lui la moitié de
l'existence: sa piété même était littéraire. Il croyait que l'esprit
humain est comme la glace de cristal, et que plus on le polit, plus il
reflète de divinité dans ses oeuvres.
Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrés
d'entre nous. Il était plutôt pour nous un condisciple avancé en
années qu'un maître. Ses conversations familières avec nous dans les
jardins, pendant les heures de délassement, étaient les meilleures et
les plus charmantes de ses leçons. Son goût raffiné tenait un peu de
la douce et exquise mollesse de son caractère. Ce caractère était
gracieusement exprimé sur sa physionomie. Son visage était presque
toujours déridé, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce
sourire fin et pensif qui semble relever sur les lèvres une
demi-pensée et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait en
lui-même était toujours bon, spirituel, agréable à lui et aux autres.
Ses lèvres en avaient contracté un pli: c'était la réticence de la
bonté qui médite un plaisir à faire ou une amabilité à dire.
Le seul défaut littéraire de cet excellent homme tenait à ses qualités
de coeur et d'esprit: il y avait un peu d'effémination dans son goût
et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique
qu'on appelle le gothique fleuri; le style du père Béquet était du
français fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le
grand génie de cette magnifique corruption du style.