IV

Le collége des jésuites où je faisais mes premières études était le

collége de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les

natures impressionnables, la moitié des choses. Les lieux nous entrent

dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces

sensations deviennent des caractères.

La petite ville de Belley, à l'extrémité de la Bresse qui touche à la

Savoie, a déjà la physionomie alpestre et recueillie des profondes et

noires vallées qui s'engouffrent, vers Chambéry, dans la Maurienne.

En quittant, pour se rendre à Belley, les plaines grasses et monotones

de la Bresse, cette Lombardie française, on traverse la rivière d'Ain.

Cette rivière, qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur,

par sa limpidité et par sa course effarée à travers les rochers, coule

sur un lit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi

bleue que si les laveuses de ses bords les avaient teintes de leur

azur, leur prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les

veines blanchâtres ou rosées de la mosaïque de pierres roulées qu'elle

lave et qu'elle polit sans fin. On y voit même glisser, comme des

ombres indécises et fuyantes, les innombrables truites qui remontent

le courant, et qui frissonnent, sous le rayon du soleil, au bruit du

filet du pêcheur. Tantôt cette rivière s'épand en circulant

gracieusement dans les larges bassins du Dauphiné, tantôt elle se

resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura où elle prend

sa source.

V

Après l'avoir traversée dans un bac, on roule rapidement dans une

plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargés de vignobles et

de maisons blanches du beau village d'Ambérieux; puis la plaine

s'étrangle et s'assombrit entre deux hautes chaînes de montagnes, et

on pénètre avec une secrète terreur dans les gorges célèbres de

Saint-Rambert. C'est la frontière de la petite province du Bugey, dont

Belley était la capitale.

Là, tout prend un caractère sauvage, âpre et presque sinistre. Les

deux chaînes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se

confondre et fermer hermétiquement la route au voyageur. Leurs ombres

noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les

couvrent, impriment une imposante mélancolie à l'âme. Ces montagnes ne

sont bientôt plus séparées que par un petit torrent étroit et encaissé

entre les murailles du rocher. Cette rivière s'appelle l'Albarine;

elle écumait déjà ainsi du temps des Romains, qui lui ont donné ce

nom emprunté à la blancheur de cette écume. Elle remplit la gorge d'un

bruit tantôt caverneux, tantôt gai comme le gazouillement de milliers

d'oiseaux invisibles qui empêche le voyageur de s'entendre.

Elle s'enfonce et disparaît en petites cascades dans les cavités

invisibles de son lit, puis elle reparaît en nappe scintillante où

tremblent les rayons brisés du soleil à travers les larges feuilles

des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et

l'égayer par mille caprices, comme pour l'empêcher de sentir la

longueur du chemin.

La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est bâtie si

à l'étroit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine,

traversée et retraversée par de petits ponts de bois, lui sert de rue.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 170 / 237 题