En remontant toujours le cours de la même rivière, les rochers
s'écartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux château fort
où fut retenu longtemps prisonnier l'infortuné sultan Djem, frère du
sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs
des malheurs et des amours de ce prince ottoman avec la belle fille de
son geôlier.
La route ensuite se poursuit à travers le Bugey montagneux, pays
très-aride et très-pittoresque, qui rappelle les paysages de Calabre
peints par Salvator Rosa. Du sommet d'une dernière colline on aperçoit
à ses pieds la ville de Belley; elle répand confusément ses maisons,
bâties en pierres grises, dans une plaine ondulée aboutissant au
Rhône. Un faubourg à toits de chaume ou d'ardoises ébréchées, une
place irrégulière où sont les halles et les auberges, une large rue
presque toujours déserte, un lourd et noir clocher de cathédrale, à
l'extrémité de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; à
gauche de la place, une plate-forme entourée d'un parapet, plantée de
tilleuls séculaires et servant de promenoirs aux oisifs et aux
enfants, complète la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit
que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferrée sur le
pavé; le paysan, aux longs cheveux et au large chapeau sans forme du
Bugey, la chasse devant lui, chargée de sacs de farine de son moulin
ou de charbon de sa forêt.