À l'époque où j'entrai dans la vie, Bonaparte était déjà consul. Ma
famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles
m'auraient porté à la carrière des armes; il n'y fallait plus penser.
On se borna à me faire poursuivre ces études classiques, sans but
déterminé, qui sont le premier aliment de nos intelligences et
l'exercice de nos jeunes facultés. Le mécanisme des langues n'eut ni
attrait ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement
lettrées où l'on traduit et où l'on compose. Là, ce n'est plus la
mémoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le goût qui
entrent en jeu. Je commençai à trouver du charme dans ces leçons,
parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon
propre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile, d'Horace, de
Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait à petite dose choisie
et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de
syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'étonnait et me ravissait;
il me semblait n'avoir entendu jusque-là que des mots; mais ici
c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de
l'enivrement dans tous les sens. J'étais comme un musicien inné à qui
l'on ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à
cordes, où ses mélodies intérieures prennent tout à coup une voix
réelle. J'étais comme un peintre encore sans palette, devant qui on
découvrirait lentement _la Transfiguration_ de Raphaël.
C'était surtout la partie descriptive et pastorale de ces poésies et
de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'étais né dans les
champs; mes premiers spectacles avaient été les ombres des bois, les
lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les
gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les
génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et
les bergères accroupis sur les gazons au pied des blocs de grès, à
l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée
bleue léchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais
retrouver avec délices, dans les descriptions de Théocrite, de
Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination
de ces poëtes.
Et, à ce sujet, je ne puis m'empêcher de vous faire observer, en
passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait
prendraient bien plus de goût à la littérature et à la poésie si les
maîtres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons
et leurs exemples aux différents âges de leurs disciples; ainsi, aux
enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas
encore nées, des descriptions champêtres, des images pastorales, des
scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants de cet âge
sont admirablement aptes à sentir et à retenir; aux adolescents, des
poésies pieuses ou sacrées, qui transportent leur âme dans la
contemplation rêveuse de la Divinité, et qui ajournent leurs passions
précoces en occupant leur intelligence à l'innocente et religieuse
passion de l'infini; aux jeunes gens, les scènes dramatiques,
héroïques, épiques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la
patrie, de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur coeur; aux hommes
faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'histoire, la
philosophie, la comédie, la littérature froide, qui pense, qui
raisonne, qui juge; la satire, jamais! littérature de haine et de
combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir inventée!
Un enseignement littéraire ainsi gradué sur l'âge, sur le goût, sur
les forces, sur la température des années de notre vie auxquelles elle
s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la
jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien plus naturel et bien plus
universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'âge et
le sexe des disciples.
Mais revenons aux circonstances qui me prédisposèrent moi-même à la
poésie.