II

Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le

rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec

une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en

croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres

circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.

Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus

hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie

active. Ma sensibilité et mon imagination, qui me poussaient

violemment à l'action sous toutes les formes, auraient été refoulées

en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre

poétique.

Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon

imagination, de ma raison, dans la seule faculté poétique; si j'avais

conçu lentement, écrit paisiblement, retouché sévèrement mon épopée

sur un de ces grands et éternels sujets qui touchent à la fois à la

terre et au ciel; si j'avais semé à travers les dogmes et les hymnes

de la philosophie religieuse ces épisodes d'héroïsme, de martyres et

d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les épopées

du Tasse, de Camoëns ou du Dante; si j'avais encadré mes drames

épiques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans

ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et

de la mer; si j'avais emprunté les pinceaux et les couleurs tour à

tour des grands poëtes épiques de l'Inde, d'Homère, de Virgile, de

Théocrite, et si j'avais répandu à grandes effusions toute la

tendresse et toute la mélancolie de l'âme moderne d'Ossian, de Byron

ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais

je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non

égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos

littératures.

Il en a été autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic

voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois;

cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de

n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chanté.

Une grande destinée militaire, une grande destinée civique, une grande

destinée oratoire, ou plutôt toutes ces destinées actives et

littéraires à la fois, comme à Rome, auraient été bien plus selon ma

nature. Ces regrets mêmes de l'action perdue sont une preuve pour moi

que j'étais né bien plutôt pour l'action que pour la poésie. Qu'est-ce

que l'action, en effet, si ce n'est une poésie réalisée?

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 168 / 237 题