Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le
rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec
une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en
croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres
circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.
Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus
hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie
active. Ma sensibilité et mon imagination, qui me poussaient
violemment à l'action sous toutes les formes, auraient été refoulées
en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre
poétique.
Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon
imagination, de ma raison, dans la seule faculté poétique; si j'avais
conçu lentement, écrit paisiblement, retouché sévèrement mon épopée
sur un de ces grands et éternels sujets qui touchent à la fois à la
terre et au ciel; si j'avais semé à travers les dogmes et les hymnes
de la philosophie religieuse ces épisodes d'héroïsme, de martyres et
d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les épopées
du Tasse, de Camoëns ou du Dante; si j'avais encadré mes drames
épiques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans
ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et
de la mer; si j'avais emprunté les pinceaux et les couleurs tour à
tour des grands poëtes épiques de l'Inde, d'Homère, de Virgile, de
Théocrite, et si j'avais répandu à grandes effusions toute la
tendresse et toute la mélancolie de l'âme moderne d'Ossian, de Byron
ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais
je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non
égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos
littératures.
Il en a été autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic
voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois;
cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de
n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chanté.
Une grande destinée militaire, une grande destinée civique, une grande
destinée oratoire, ou plutôt toutes ces destinées actives et
littéraires à la fois, comme à Rome, auraient été bien plus selon ma
nature. Ces regrets mêmes de l'action perdue sont une preuve pour moi
que j'étais né bien plutôt pour l'action que pour la poésie. Qu'est-ce
que l'action, en effet, si ce n'est une poésie réalisée?