I
Rompons la monotonie de ces études nécessaires sur la littérature
antique ou récente par un retour sur nos propres temps et sur
nous-même. Je vais vous dire comment je devins poëte, ou plutôt
comment je conçus ce goût pour la poésie qui fit de moi, non pas un
véritable et grand poëte, mais un de ces hommes qu'on appelle en
italien _un dilettante_, en français 24 un amateur de poésie et de
littérature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis
jamais donné à moi-même, en poésie, une autre importance et un autre
nom.
Un poëte véritable, selon moi, est un homme qui, né avec une puissante
sensibilité pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et
une puissante raison pour régler sa sensibilité et son imagination, se
séquestre complétement lui-même de toutes les autres occupations de la
vie courante, s'enferme dans la solitude de son coeur, de la nature et
de ses livres, comme le prêtre dans son sanctuaire, et compose, pour
son temps et pour l'avenir, un de ces poëmes vastes, parfaits,
immortels, qui sont à la fois l'oeuvre et le tombeau de son nom.
Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette oeuvre.