Mais il y a une vraie consolation cependant pour l'homme qui aime son
pays: c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple
le regrette avec vous comme un citoyen irréparable; c'est que le
peuple a été digne de soi-même le jour où il a porté en terre ce grand
plébéien!
Ô peuple! qui t'es montré si sensible, si reconnaissant et si pieux ce
jour-là, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compté devant
l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire! Garde
dans ta mémoire et transmets à celle de tes enfants ce beau mouvement
de ton coeur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire,
cette héroïque faiblesse des soldats, des poëtes et des peuples, tu
aimas du moins du même amour la probité, le désintéressement, le
patriotisme, la liberté personnifiée dans un cercueil qui n'emporte
pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions
d'hommes pour l'honorer!
Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-même,
ton goût excessif pour le bruit et la fumée des champs de bataille,
tes distractions de la liberté par le clairon, le tambour, le refrain
de caserne ou de cantine, tes étourderies d'enfant, tes inconstances,
tes versatilités, tes oublis, tes ébullitions et tes prostrations
alternatives, baisse la tête et rougis devant tes fils et devant tes
pères; mais relève-la aussitôt avec un fier repentir, et dis-leur pour
toute réponse: «Tout cela est vrai peut-être, mais, tel que je suis,
_j'étais au convoi de Béranger_. Savez-vous ce que cela veut dire?
Cela veut dire: Je suis encore le peuple français.»