Je commençais à m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais
j'espérais qu'il descendrait très-lentement ces années qui sont les
dernières marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe.
Les circonstances me forçant à m'éloigner de Paris, j'allai lui dire
adieu la veille de mon départ.
C'était le 1er juillet de cette année, à cinq heures de l'après-midi.
Je trouvai le visage du concierge consterné: on venait de rapporter le
malade presque évanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes
presque en larmes me chuchotèrent à voix basse dans la première
chambre les inquiétudes des médecins et l'affaiblissement progressif.
Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire
parler. Elles m'introduisirent: il était entre les bras de M. et de
Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la même maison pour
être plus à portée de son coeur et de sa voix.
Le mari et la femme l'étendaient avec des soins de mère et de père sur
son canapé; ses pieds sans force touchaient encore à terre; son visage
était pâle, mais serein.
Son regard reprit en me voyant toute sa lumière intérieure, et sa
bouche même un doux sourire.--«C'est un adieu,» me dit-il en me
tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne.--«Oui,» lui
dis-je, «mais ce n'est pas un long adieu: je reviendrai plusieurs
fois à Paris dans le cours de l'automne; en attendant, ne m'écrivez
pas, mais faites-moi souvent donner de vos nouvelles par M. Antier,
qui sera votre main et votre coeur.»«--Eh bien! adieu! me répéta-t-il
plus tendrement; que Dieu vous ramène, et je vous en prie, ajouta-t-il
à plusieurs reprises, parlez bien de moi, de mes regrets, de mon
attachement à Mme de Lamartine et à votre charmante nièce. Dites-leur
de prier pour votre ami! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien
malade encore. J'ai bon appétit, mais vous voyez comme je suis faible.
Adieu encore! et adieu à votre maison!»
Je m'éloignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus.
Quelques jours après, je reçus plusieurs lettres successives de M.
Antier, qui m'écrivait les phases de la maladie, tantôt alarmantes,
tantôt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent à la fois
la mort et les funérailles. La France avait perdu beaucoup, moi
davantage.
Si je sondais mon coeur, j'y découvrirais un vide immense d'affection,
d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais
nécessaires à la journée, creusé en moi par cette seule chambre vide
maintenant dans une maison de la rue de Vendôme! Ah! les dernières
amitiés!... Il n'y a plus rien devant que des indifférences, il n'y a
plus rien derrière que des tombes! Il faut mourir!