XL

Élevons un mausolée à cet homme de notre chair et de notre sang, à cet

homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son âge de

faiblesse, nos vertus dans son âge de vertu! Il n'a fait que des

chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait

plus encore, il a fait l'âme d'un peuple! Et _Solon_, donc, qui avait

rétabli un moment la liberté d'Athènes, sa patrie, n'avait-il pas fait

des chansons pendant toute sa jeunesse? n'était-il pas le Béranger de

la Grèce?

Construisons ce mausolée _ære publico_, sou par sou, avec le denier du

pauvre et du riche, afin que ce sépulcre impartial, voté par les uns,

adopté par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la

propriété commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses

égarements, la liberté jusque dans ses éclipses, la probité jusque

dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler

dans le marbre penthélique de ce tombeau du pauvre grand homme les

bas-reliefs d'une immense frise commémoratoire de ses chants, de sa

vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. Que

les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour

l'édification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne

doivent chanter que l'immortalité! Ils ne doivent parler que de vertu!

Nous n'y représenterons ni la démocratie en goguette, ni la jeunesse

en orgie, ni l'armée de 1815 venant imposer les lois de la baïonnette

à une nation libre et pacifiée, ni le trône tombé sous les chansons

de 1830.

Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre: ici, la victoire

défensive remportée, non pour la gloire d'un homme, mais pour les

frontières de la patrie; là, le drapeau tricolore ralliant trois fois

en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l'étranger, une

fois contre lui-même et contre l'anarchie!--Ailleurs, la sainte

alliance des peuples se garantissant dans une équité fraternelle la

mutuelle indépendance par le respect des nationalités.--Plus loin, la

tolérance religieuse affranchissant les consciences de la loi des

États pour laisser à la croyance sa seule conviction pour règle, et à

la piété sa seule sincérité pour honneur. Chaque médaillon de ce

monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie

publique du grand homme.

Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa

pauvre tante, à Péronne, écoutant les leçons de la Providence par la

bouche de cette seconde mère, leçons qui devaient lui remonter un jour

au coeur comme ces séves d'automne qui donnent les fruits à l'homme

après que les fleurs folles sont tombées.

Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M.

Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces

lettres qui contiennent toute l'âme de l'humanité et auxquelles il

devra un jour son immortalité.

Dans le troisième, il sera représenté dans son costume populaire,

entr'ouvrant la porte d'une mansarde où un ouvrier malade repose sur

son grabat, au milieu d'une famille sans pain, apportant à ces

misères, qu'il a connues lui-même, l'assistance dans la main, la

charité dans le coeur, le sourire de l'espérance sur les lèvres.

Dans le quatrième, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos,

recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par

des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour

rester salarié de Dieu seul et pour demeurer plus semblable à ce

peuple qui ne le comprendrait plus si bien s'il était plus haut que sa

condition.

Dans le cinquième, on le verra s'entretenir des plus hautes questions

de diplomatie avec M. _de Talleyrand_, de politique avec _Manuel_, de

gloire avec le général Foy, d'économie publique avec Laffitte ou

Pereire, d'éloquence civile avec Royer-Collard, de république avec

Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet; de monarchie avec

Chateaubriand, de poésie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amitié

avec Antier.

On passera ainsi successivement dans une revue immobilisée par le

ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscitées de

cette vie étrange d'homme d'élite et d'homme de foule, qui, par un

privilége unique, a touché aux faîtes et aux profondeurs de sa nation

et de son siècle.

Et puisse un de ces statuaires amis m'ébaucher moi-même, dans le

dernier et dans le plus obscur de ces médaillons, agenouillé au pied

de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques,

mais des larmes cordiales sur l'ami que je ne reverrai plus que là où

il n'y a plus de larmes!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 164 / 237 题