Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce
jour Béranger s'affaiblit, non de la tête ni du coeur, mais des
jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser à
pied la ville pour venir, comme l'année dernière, s'asseoir quelques
heures au foyer de ses amis éloignés et souvent au mien. Je multipliai
mes visites à la rue de Vendôme: rien n'était changé, ni dans ses
entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de
ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais
nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une
éventualité générale qui ne menaçait aucune vie en particulier. «Du
reste, me dit-il avec un ton d'indifférence la dernière fois que je
causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts
ans, je n'ai rien de nouveau à voir et peu de choses à aimer devant
moi: à quoi bon traîner dans le vestibule quand les paquets sont faits
et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette différence entre ma
naissance et ma mort que je suis arrivé malgré moi et que je partirai
de mon plein gré! Que Dieu fasse donc pour le mieux,» ajouta-t-il.
Puis il se reprit à rouler une boulette de mie de pain dans ses
doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal où l'on délibérait
sa mort.
Il était à table, ce jour-là, en manches de chemise, accoudé le bras
droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage,
et une bouteille de vin; il avait essayé d'en boire une goutte pour se
rendre un peu de force en rentrant de son jardin, où il était descendu
prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon coeur et de bon
esprit, M. Havin, assistait, hélas! à cette agape. Je vis de
l'humidité dans ses yeux.