XXXVI

La femme âgée qu'il venait d'ensevelir s'était appelée Lisette dans sa

folle jeunesse, elle s'était appelée madame Judith dans son âge mûr;

on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du poëte dans sa

vieillesse: je l'ignore; c'était une femme de quatre-vingts ans

passés, d'un port d'impératrice déchue, d'une conversation contenue,

mais très-distinguée et très-fine, à la hauteur de tout esprit et de

toute âme. «Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité avec elle.»

On voyait que Béranger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo,

Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun,

Havin, homme d'élite, avaient passé par cette chambre qui précédait

celle du solitaire, salle d'attente de cette royauté de l'esprit et de

la bonté qu'on venait saluer dans Béranger.

Je m'y arrêtais souvent pour attendre le poëte quand par hasard il

n'était pas rentré à l'heure de mes visites. Cette femme était si

belle, si gracieuse, si intelligente à demi-mot, d'une sagesse si

souriante et cependant si sérieuse sous son poids d'années, que je ne

trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aimé à

connaître son histoire; d'autres la raconteront sans doute.

En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours après sa mort,

je fus étonné et attendri de voir un chapelet encore suspendu à un

clou contre la muraille, à la place où avait été son lit; tout auprès,

un petit portrait de Béranger jeune était suspendu à un autre clou.

Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards,

qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures

du coeur, depuis l'amour jusqu'à la célébrité et depuis la célébrité

jusqu'à la solitude. Nous sommes tous un poëme ou une chanson: il ne

faut que savoir y lire!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 160 / 237 题