XXXI

Souvent il était interrompu par quelques noces de paysans ou

d'ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les

guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de

feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un à l'autre

le nom du _Père la joie_, comme disent les Arabes; ils levaient leur

chapeau et criaient, quand il avait passé: _Vive Béranger!_

Béranger se retournait, leur souriait d'un sourire moitié attendri,

moitié jovial. «Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous

bien aujourd'hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons

puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon

Dieu, le travail et les honnêtes gens!»

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous

faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés

que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre

peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d'un ordre moins

plébéien, à la campagne, avec le riche cultivateur, le curé, le

notaire, le médecin, l'officier en retraite groupés autour d'une table

rustique à la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le

coryphée libéral du canton entonner au dessert, d'une voix

chevrotante, la chanson du _Dieu des bonnes gens_, du _Vieux

Sergent_, de _la Bonne Vieille_, tandis que la table tout entière

répétait en choeur, excepté moi, le refrain aviné, et qu'une larme

d'enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait

entre la poire et la noix dans le verre du vétéran!... Béranger, pour

ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie française,

n'était réellement plus un homme; c'était un ménétrier national dont

chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente millions

d'hommes exaltés ou attendris.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 155 / 237 题