Souvent il était interrompu par quelques noces de paysans ou
d'ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les
guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de
feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.
Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un à l'autre
le nom du _Père la joie_, comme disent les Arabes; ils levaient leur
chapeau et criaient, quand il avait passé: _Vive Béranger!_
Béranger se retournait, leur souriait d'un sourire moitié attendri,
moitié jovial. «Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous
bien aujourd'hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons
puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon
Dieu, le travail et les honnêtes gens!»
Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous
faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés
que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre
peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d'un ordre moins
plébéien, à la campagne, avec le riche cultivateur, le curé, le
notaire, le médecin, l'officier en retraite groupés autour d'une table
rustique à la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le
coryphée libéral du canton entonner au dessert, d'une voix
chevrotante, la chanson du _Dieu des bonnes gens_, du _Vieux
Sergent_, de _la Bonne Vieille_, tandis que la table tout entière
répétait en choeur, excepté moi, le refrain aviné, et qu'une larme
d'enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait
entre la poire et la noix dans le verre du vétéran!... Béranger, pour
ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie française,
n'était réellement plus un homme; c'était un ménétrier national dont
chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente millions
d'hommes exaltés ou attendris.