Dans ces dernières années il s'était tellement rapproché de moi que
nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'était tantôt chez
moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les
tristesses me retenaient forcément dans ma chambre d'angoisse; tantôt
chez lui, à l'heure où le tumulte des rues de Paris rend plus intime
et plus recueilli l'entretien deux à deux au coin du feu d'un
solitaire; tantôt dans les allées désertes alors du bois de Boulogne,
où les paroles tombaient çà et là et à demi-voix de sa bouche comme
les feuilles jaunies sous le vent d'automne.
Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mène de la
porte Maillot au château de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu
de belles choses! Quand Béranger, s'arrêtant tout à coup comme saisi
au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant à deux
mains son gros bâton de bois blanc à pommeau d'ivoire, il dessinait
sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une
éloquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion,
de philosophie ou de politique!
Ces dissertations étaient en général mêlées d'anecdotes qui les
rendaient vivantes. «Voilà, me disait-il, ce que je conseillais à mon
ami Laffitte; voilà ce que je confiais à Manuel, l'homme que j'ai le
plus aimé parce qu'il a été, selon moi, le plus désintéressé, le plus
calomnié et le plus salarié d'ingratitude; voilà ce que j'essayais de
faire comprendre à Chateaubriand, que j'aimais par admiration
littéraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amitié au
sérieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularité;
voilà ce que je répétais vainement à ce grand enfant de Lamennais, qui
voyait partout des trappes et des traîtres de mélodrame!»