Il en était reconnaissant, et il aimait véritablement sa patrie dans
sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus
malheureux. Depuis que la politique avait tour à tour accompli ou
trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, dans
la bienfaisance. Il avait trouvé plus facile et plus sûr de faire tout
le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé
autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et
problématique aux nations et à l'humanité dans l'ordre social ou
politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pensée, rétréci son
devoir, afin de l'accomplir toujours et d'être plus sûr de
l'accomplir.
Car il ne faut pas croire qu'il n'y eût un coin de scepticisme, de
découragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette
belle âme, quand il considérait le monde en masse dans ses éternelles
aspirations et dans ses éternelles rechutes. Il désirait
l'amélioration de l'humanité en masse plus qu'il n'y croyait.
L'histoire, qui se répète avec tant de monotonie de siècle en siècle,
lui faisait peur. «Si elle allait se répéter encore après nous?» me
disait-il quelquefois...
Mais ces courts moments de doute ne prévalaient pas sur sa charité
active pour le genre humain. Le _misereor super turbam_, ce mot de
l'Évangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en
agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misères
humaines. De poëte de fête qu'il avait été jadis il s'était fait poëte
de douleurs, soeur de charité de tout ce qui recourait à lui, soit
pour une misère de corps, soit pour une misère d'esprit; ses journées
entières appartenaient à la foule.
Il faut avoir assisté cent fois comme moi à ces consultations de ce
médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien
qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur
son oreiller de bonnes oeuvres.
On sonnait, il allait ouvrir. C'était un pauvre ouvrier qui venait de
perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un
linceul ou une bière! Béranger le faisait asseoir, pleurait avec lui,
lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son
tiroir, comptait en petites pièces de monnaie la somme strictement
nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page déchirée
de ses vieilles éditions pour la glisser dans les doigts du pauvre
veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le
métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvrier
jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui
adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voilée, un adieu
aussi ému et aussi prolongé que si cet inconnu avait été son frère.
Puis venait une belle jeune fille dont le père, mécanicien ou
typographe, avait parlé de Béranger à sa pauvre famille; elle entrait
en rougissant et demandait à parler en particulier au vieux poëte. Il
l'emmenait dans une embrasure de croisée au fond de la chambre, et
j'entendais de ma place des sanglots mal étouffés, interrompus de
délicates confidences: c'était une consultation de l'amour indécis
pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de
mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas
à ses parents. Il fallait que Béranger se chargeât de la négociation
sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.
Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur
le caractère et jusque sur le coeur des deux amants. Il prenait son
crayon, il écrivait les noms, les adresses, les heures. «--J'irai, mon
enfant, j'irai demain, disait-il; je tâcherai d'arranger cela pour le
mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé ses ressources. Je
le recommanderai à nos bons amis les Pereire, qui font du travail le
ministre de l'opulence.»
La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou
du poëte. «--Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le
succès?» lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard; «je
n'ai pas encore mérité ma récompense.» Mais les larmes de la belle
enfant mouillaient déjà ses mains.
Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre,
sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Béranger les
conduisait lui-même à son canapé de paille; il écoutait patiemment le
récit de leur détresse et les voeux de leur vieillesse: c'étaient deux
lits dans le même hospice, pour ne pas mourir séparés après une longue
vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger
écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des
administrations de la charité publique; son nom était une clef qui
ouvrait les coeurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne
demandait jamais que pour les autres et qu'il se dépensait lui-même
jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitié d'autrui. Les
pauvres infirmes s'en allaient consolés; on entendait leurs
bénédictions monter à mesure qu'ils descendaient, du fond de
l'escalier: «Ah! quelle bonne pensée nous avons eue de monter à lui en
voyant son portrait dans notre loge!»