XXIX

Ces pensées étaient précisément les miennes. On comprend que je me

gardais bien de les réfuter.

Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Béranger

quand, à la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui

soulevait le peuple et l'Assemblée nationale au-dessus de terre en

1848, il vit l'Assemblée législative jouer, comme une assemblée

d'enfants en cheveux blancs, à l'utopie, à la Terreur, à la Montagne,

à la réaction, à l'orléanisme, au militarisme, à l'anarchie, à tous

les jeux où l'on perd la liberté, la dignité, l'ordre social et la

patrie.

Il s'efforçait, dans sa sphère privée, comme moi dans la mienne,

d'inspirer un peu de raison à ces sectes imprudentes: il n'y réussit

pas. Il avait, comme moi aussi, prévu le dénoûment. Il ne fallait pas

être grand prophète pour prophétiser la ruine d'une assemblée

souveraine qui portait tous les jours des défis sans force à des armes

hors du fourreau et à des intérêts sans sécurité.

C'est peut-être à ce sentiment de secret mépris pour l'Assemblée

législative qu'il faut attribuer le peu d'étonnement que Béranger eut

de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le

nouveau gouvernement napoléonien. «Ceci, lui dis-je un jour après

l'élection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Béranger!»

Il détourna la tête, secoua ses cheveux gris, rougit, se pinça les

lèvres et ne répondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense

influence de ses chansons impériales sur les suffrages de la multitude

lui était importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion

pendant tout le reste de sa vie.

Il était affligé sans aucun doute de l'avortement de la république,

mais peut-être, sous cette affliction sincère, y avait-il une secrète

consolation d'amour-propre. Peut-être pensait-il qu'il avait bien eu

le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du

reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui

ne m'a donné le droit d'une conjecture à cet égard. Mais, pourvu que

la nationalité fût sauvée, il était très-patient pour la démocratie.

Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions

sont pressées, la philosophie est patiente; Béranger était avant tout

philosophe.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 153 / 237 题