Ces pensées étaient précisément les miennes. On comprend que je me
gardais bien de les réfuter.
Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Béranger
quand, à la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui
soulevait le peuple et l'Assemblée nationale au-dessus de terre en
1848, il vit l'Assemblée législative jouer, comme une assemblée
d'enfants en cheveux blancs, à l'utopie, à la Terreur, à la Montagne,
à la réaction, à l'orléanisme, au militarisme, à l'anarchie, à tous
les jeux où l'on perd la liberté, la dignité, l'ordre social et la
patrie.
Il s'efforçait, dans sa sphère privée, comme moi dans la mienne,
d'inspirer un peu de raison à ces sectes imprudentes: il n'y réussit
pas. Il avait, comme moi aussi, prévu le dénoûment. Il ne fallait pas
être grand prophète pour prophétiser la ruine d'une assemblée
souveraine qui portait tous les jours des défis sans force à des armes
hors du fourreau et à des intérêts sans sécurité.
C'est peut-être à ce sentiment de secret mépris pour l'Assemblée
législative qu'il faut attribuer le peu d'étonnement que Béranger eut
de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le
nouveau gouvernement napoléonien. «Ceci, lui dis-je un jour après
l'élection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Béranger!»
Il détourna la tête, secoua ses cheveux gris, rougit, se pinça les
lèvres et ne répondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense
influence de ses chansons impériales sur les suffrages de la multitude
lui était importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion
pendant tout le reste de sa vie.
Il était affligé sans aucun doute de l'avortement de la république,
mais peut-être, sous cette affliction sincère, y avait-il une secrète
consolation d'amour-propre. Peut-être pensait-il qu'il avait bien eu
le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du
reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui
ne m'a donné le droit d'une conjecture à cet égard. Mais, pourvu que
la nationalité fût sauvée, il était très-patient pour la démocratie.
Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions
sont pressées, la philosophie est patiente; Béranger était avant tout
philosophe.