Ce grand homme avait peut-être le caractère un peu vert d'un homme de
parti; dans les premières périodes de sa vie, il avait pu prendre
quelquefois la popularité pour la vertu et l'opposition pour la
politique; il avait pu verser à trop pleine coupe le souvenir de ses
victoires comme consolation à un peuple affaissé par ses revers; il
avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se
faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste à la table
et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois déguisé chez
Aspasie en Anacréon, il avait pu faire une révolution plébéienne qui
s'était transformée en trois jours en royauté oligarchique.
Voilà ses fautes: il ne se les déguisait pas à lui-même. Mais la
réflexion, l'expérience, le temps avaient complètement tué en lui le
vieil homme et enfanté l'homme nouveau. Jamais peut-être, dans aucun
esprit supérieur de nos jours, ce travail intérieur du temps, qui tue
les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait éclore les
vérités du sein de l'expérience et qui régénère les vertus naturelles
dans les résipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de
vivre pour s'améliorer ne fut aussi sensible et aussi _réussi_ que
dans Béranger. C'était lui qui était son poëme; il le revoyait, il le
retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en
faire ce chef-d'oeuvre de génie, de bonté, de raison que nous avons
connu. Qui aurait osé seulement se souvenir du chansonnier quand on
avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme
qui avait été Béranger, mais qui savait être Tacite ou Montaigne selon
l'heure?
«Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgré le
peuple, comme on aime un enfant malgré ses légèretés, ses ignorances
et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que
c'est la partie la plus nombreuse de l'humanité, et parce que, notre
devoir étant d'aimer nos semblables (puisque c'est là encore nous
aimer nous-même), c'est dans le plus grand nombre que nous devons
aimer l'homme ou nous aimer véritablement nous-même. Si je n'ai pas le
bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu
et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers.
«Eh bien! l'amour du peuple est ma religion à moi! Je me suis dit de
bonne heure: l'homme sensé ne peut pas vivre sans Dieu et sans
religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec
sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale
qui se conforme à ses perfections, une action qui concourt à sa divine
et souveraine volonté. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon
intelligence, qui s'élève à lui comme l'encens de l'âme, qui le
glorifie en s'humiliant dans mon néant. Cette morale qui se modèle de
si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve écrite par
lui-même dans ma conscience. Cette action qui concourt à ses desseins
et à sa bonté, je tâche de m'y conformer le plus que je peux par ma
charité d'esprit et de main (quand, hélas! ma main n'est pas vide)
envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes
semblables, qu'on appelle le peuple.
«Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de
ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde
serait consolé; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc
mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple.
«Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est
la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en
rapporter à la liberté, à la fraternité, à la charité pour laisser le
peuple se gouverner lui-même par ses seuls instincts et par ses seules
vertus; non! Je n'ai jamais donné dans ces utopies de libertés
illimitées et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la
nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par
tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez comparé, dans
un de vos écrits, à M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais
ce mot prouve que vous m'avez mieux regardé que bien d'autres.
«M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire
qu'il n'était, et à qui vous avez rendu justice, était un très-profond
politique sous son apparente nonchalance, un politique inné, un
politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de génie, car on
ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il
avait principalement pour but son intérêt propre; quant à moi, je n'ai
jamais eu dans ma politique d'autre intérêt que ce que j'ai cru
l'intérêt du peuple.
«Toute saine politique, selon moi, se compose de deux éléments
indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime à
l'action sa tendance divine à l'amélioration du sort de toutes les
classes, sans exception, de la société humaine; l'action donne à cette
philosophie politique son efficacité, sa force, sa mesure, son
opportunité, sa modération. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc
d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voilà
pourquoi, bien que je paraisse un révolutionnaire dans mes rimes, je
suis très-gouvernemental dans mes instincts. La république elle-même,
qui paraît à quelques-uns la dissémination des forces du peuple, doit
en être, à mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit
de tous est représenté, quand la volonté de tous est exprimée, cette
volonté doit être irrésistible. Qu'a-t-il manqué à votre république de
1848? Un gouvernement, que l'Assemblée nationale n'a pas su ou n'a pas
voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain
de l'écroulement du trône: une dictature proclamée par vous ce jour-là
aurait paru, avec raison, un outrage à la France, une mise hors la loi
de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la liberté sur
un peuple à terre! La république même eût été à l'instant
dépopularisée par un pareil acte dans la main des républicains. Je ne
suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors;
aucune faute du peuple, aucun péril évident de la liberté ne motivait
une telle violence de ceux qui s'étaient jetés entre les ruines du
trône et l'anarchie; mais, une fois la France interrogée, une fois
l'Assemblée nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la
république gagnée contre les démagogues et les communistes dans les
rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner à la république un
gouvernement plus concentré et plus dictatorial encore que vos
gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trônes que
pour fonder des pouvoirs forts.
«Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous
ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende,
dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle
vous a donné en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout
autre, une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté
de désigner votre successeur, pour donner à la liberté le temps de
devenir une habitude, pour refréner vigoureusement les factions et
pour modérer sévèrement les sectes qui perdent la liberté. La liberté
a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est
un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'oeuvre de
l'humanité, c'est un gouvernement.»