XXVIII

Ce grand homme avait peut-être le caractère un peu vert d'un homme de

parti; dans les premières périodes de sa vie, il avait pu prendre

quelquefois la popularité pour la vertu et l'opposition pour la

politique; il avait pu verser à trop pleine coupe le souvenir de ses

victoires comme consolation à un peuple affaissé par ses revers; il

avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se

faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste à la table

et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois déguisé chez

Aspasie en Anacréon, il avait pu faire une révolution plébéienne qui

s'était transformée en trois jours en royauté oligarchique.

Voilà ses fautes: il ne se les déguisait pas à lui-même. Mais la

réflexion, l'expérience, le temps avaient complètement tué en lui le

vieil homme et enfanté l'homme nouveau. Jamais peut-être, dans aucun

esprit supérieur de nos jours, ce travail intérieur du temps, qui tue

les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait éclore les

vérités du sein de l'expérience et qui régénère les vertus naturelles

dans les résipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de

vivre pour s'améliorer ne fut aussi sensible et aussi _réussi_ que

dans Béranger. C'était lui qui était son poëme; il le revoyait, il le

retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en

faire ce chef-d'oeuvre de génie, de bonté, de raison que nous avons

connu. Qui aurait osé seulement se souvenir du chansonnier quand on

avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme

qui avait été Béranger, mais qui savait être Tacite ou Montaigne selon

l'heure?

«Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgré le

peuple, comme on aime un enfant malgré ses légèretés, ses ignorances

et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que

c'est la partie la plus nombreuse de l'humanité, et parce que, notre

devoir étant d'aimer nos semblables (puisque c'est là encore nous

aimer nous-même), c'est dans le plus grand nombre que nous devons

aimer l'homme ou nous aimer véritablement nous-même. Si je n'ai pas le

bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu

et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers.

«Eh bien! l'amour du peuple est ma religion à moi! Je me suis dit de

bonne heure: l'homme sensé ne peut pas vivre sans Dieu et sans

religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec

sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale

qui se conforme à ses perfections, une action qui concourt à sa divine

et souveraine volonté. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon

intelligence, qui s'élève à lui comme l'encens de l'âme, qui le

glorifie en s'humiliant dans mon néant. Cette morale qui se modèle de

si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve écrite par

lui-même dans ma conscience. Cette action qui concourt à ses desseins

et à sa bonté, je tâche de m'y conformer le plus que je peux par ma

charité d'esprit et de main (quand, hélas! ma main n'est pas vide)

envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes

semblables, qu'on appelle le peuple.

«Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de

ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde

serait consolé; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc

mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple.

«Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est

la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en

rapporter à la liberté, à la fraternité, à la charité pour laisser le

peuple se gouverner lui-même par ses seuls instincts et par ses seules

vertus; non! Je n'ai jamais donné dans ces utopies de libertés

illimitées et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la

nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par

tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez comparé, dans

un de vos écrits, à M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais

ce mot prouve que vous m'avez mieux regardé que bien d'autres.

«M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire

qu'il n'était, et à qui vous avez rendu justice, était un très-profond

politique sous son apparente nonchalance, un politique inné, un

politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de génie, car on

ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il

avait principalement pour but son intérêt propre; quant à moi, je n'ai

jamais eu dans ma politique d'autre intérêt que ce que j'ai cru

l'intérêt du peuple.

«Toute saine politique, selon moi, se compose de deux éléments

indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime à

l'action sa tendance divine à l'amélioration du sort de toutes les

classes, sans exception, de la société humaine; l'action donne à cette

philosophie politique son efficacité, sa force, sa mesure, son

opportunité, sa modération. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc

d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voilà

pourquoi, bien que je paraisse un révolutionnaire dans mes rimes, je

suis très-gouvernemental dans mes instincts. La république elle-même,

qui paraît à quelques-uns la dissémination des forces du peuple, doit

en être, à mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit

de tous est représenté, quand la volonté de tous est exprimée, cette

volonté doit être irrésistible. Qu'a-t-il manqué à votre république de

1848? Un gouvernement, que l'Assemblée nationale n'a pas su ou n'a pas

voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain

de l'écroulement du trône: une dictature proclamée par vous ce jour-là

aurait paru, avec raison, un outrage à la France, une mise hors la loi

de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la liberté sur

un peuple à terre! La république même eût été à l'instant

dépopularisée par un pareil acte dans la main des républicains. Je ne

suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors;

aucune faute du peuple, aucun péril évident de la liberté ne motivait

une telle violence de ceux qui s'étaient jetés entre les ruines du

trône et l'anarchie; mais, une fois la France interrogée, une fois

l'Assemblée nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la

république gagnée contre les démagogues et les communistes dans les

rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner à la république un

gouvernement plus concentré et plus dictatorial encore que vos

gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trônes que

pour fonder des pouvoirs forts.

«Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous

ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende,

dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle

vous a donné en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout

autre, une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté

de désigner votre successeur, pour donner à la liberté le temps de

devenir une habitude, pour refréner vigoureusement les factions et

pour modérer sévèrement les sectes qui perdent la liberté. La liberté

a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est

un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'oeuvre de

l'humanité, c'est un gouvernement.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 152 / 237 题