XXVII

Je ne tardai pas moi-même, non pas à me retirer du service de mon

pays, mais à être écarté par mes concitoyens. L'obscurité m'abrita

salutairement sans que j'eusse la peine et peut-être la faiblesse de

la chercher. L'adversité ne m'y laissa pas le repos, cet _otium cum

dignitate_ qui est l'oreiller des disgrâces, loisir et silence que

Béranger, plus sage que moi, avait eu la prévoyance et la modération

de désirs de préparer à sa retraite. Cette adversité, qui attirait

Béranger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le

rapprocha plus assidûment et plus intimement de moi. Dès que j'eus

besoin d'un consolateur il me prodigua sa présence, son intérêt, sa

tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon coeur tout entier. Il se

forma insensiblement entre nous une de ces amitiés tardives qui n'ont

pas les primeurs d'âme et les soudainetés d'attrait de celles de la

jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours

en arrière, les sérénités et les mélancolies des jours avancés. Les

expériences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de

l'âme de l'un dans l'âme de l'autre, comme les grandes ombres des

montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds à mesure que le

soleil baisse:

_Majoresque cadunt altis de montibus umbræ._

Ce fut alors que j'appris à connaître le vrai caractère de ce grand

homme de coeur et les vraies opinions de ce grand homme de sens.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 151 / 237 题