Je ne tardai pas moi-même, non pas à me retirer du service de mon
pays, mais à être écarté par mes concitoyens. L'obscurité m'abrita
salutairement sans que j'eusse la peine et peut-être la faiblesse de
la chercher. L'adversité ne m'y laissa pas le repos, cet _otium cum
dignitate_ qui est l'oreiller des disgrâces, loisir et silence que
Béranger, plus sage que moi, avait eu la prévoyance et la modération
de désirs de préparer à sa retraite. Cette adversité, qui attirait
Béranger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le
rapprocha plus assidûment et plus intimement de moi. Dès que j'eus
besoin d'un consolateur il me prodigua sa présence, son intérêt, sa
tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon coeur tout entier. Il se
forma insensiblement entre nous une de ces amitiés tardives qui n'ont
pas les primeurs d'âme et les soudainetés d'attrait de celles de la
jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours
en arrière, les sérénités et les mélancolies des jours avancés. Les
expériences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de
l'âme de l'un dans l'âme de l'autre, comme les grandes ombres des
montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds à mesure que le
soleil baisse:
_Majoresque cadunt altis de montibus umbræ._
Ce fut alors que j'appris à connaître le vrai caractère de ce grand
homme de coeur et les vraies opinions de ce grand homme de sens.