Sa modestie combattait son dévouement; mais le dévouement l'emporta,
il se laissa nommer à un million de voix à l'Assemblée constituante.
Une immense popularité y entra avec lui: c'était le seul service qu'il
consentit à rendre sous cette forme à la patrie.
Une fois l'Assemblée nationale assise et consolidée dans Paris, il se
dit: «Que ferai-je là? Je suis philosophe et je ne suis point
politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis
républicain et je ne suis point démagogue; je suis peuple et je ne
suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez
ferme pour résister à une multitude qui tendra longtemps à emporter
les rênes et à ronger le frein de la république. De grandes questions
vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par
mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutumé à voir
en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de
la force à ses excès et je contribuerai à le perdre; si je me dessine
contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les
réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai
plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat.
Retirons-nous; réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon
obscurité: c'est plus sage; ne nous séparons plus de ce peuple où est
ma force: je serai plus véritablement utile là que dans le
gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se
défiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres
rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses maîtres.»
Ce furent évidemment là ses pensées; je ne les approuve pas, je les
explique.
Béranger donna sa démission. L'Assemblée nationale, qui sentait
unanimement comme moi l'utilité et l'honneur de ce grand nom d'honnête
homme populaire dans son sein, se leva tout entière de douleur et de
respect à la lecture de cette démission; elle la refusa et fit
supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la
représentation de la France en remettant son mandat au peuple.
Béranger fut touché, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa
vieillesse. Moi-même je ne pus le vaincre.--«Vous êtes de ceux qui ne
sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent après leur mort
bien plus que pendant leur vie, et que leur temps à eux est la
postérité; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus
de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni
jeunes gens ni vieillards: on doit autant à sa patrie la dernière
goutte de son sang que la première.»
«--Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrogé, je sens que
mon devoir n'est pas là, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant
du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite écritoire.
J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je
tiendrais la place d'un homme utile à la patrie; m'effacer pour
qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.»