XXVI

Sa modestie combattait son dévouement; mais le dévouement l'emporta,

il se laissa nommer à un million de voix à l'Assemblée constituante.

Une immense popularité y entra avec lui: c'était le seul service qu'il

consentit à rendre sous cette forme à la patrie.

Une fois l'Assemblée nationale assise et consolidée dans Paris, il se

dit: «Que ferai-je là? Je suis philosophe et je ne suis point

politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis

républicain et je ne suis point démagogue; je suis peuple et je ne

suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez

ferme pour résister à une multitude qui tendra longtemps à emporter

les rênes et à ronger le frein de la république. De grandes questions

vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par

mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutumé à voir

en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de

la force à ses excès et je contribuerai à le perdre; si je me dessine

contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les

réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai

plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat.

Retirons-nous; réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon

obscurité: c'est plus sage; ne nous séparons plus de ce peuple où est

ma force: je serai plus véritablement utile là que dans le

gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se

défiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres

rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses maîtres.»

Ce furent évidemment là ses pensées; je ne les approuve pas, je les

explique.

Béranger donna sa démission. L'Assemblée nationale, qui sentait

unanimement comme moi l'utilité et l'honneur de ce grand nom d'honnête

homme populaire dans son sein, se leva tout entière de douleur et de

respect à la lecture de cette démission; elle la refusa et fit

supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la

représentation de la France en remettant son mandat au peuple.

Béranger fut touché, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa

vieillesse. Moi-même je ne pus le vaincre.--«Vous êtes de ceux qui ne

sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent après leur mort

bien plus que pendant leur vie, et que leur temps à eux est la

postérité; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus

de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni

jeunes gens ni vieillards: on doit autant à sa patrie la dernière

goutte de son sang que la première.»

«--Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrogé, je sens que

mon devoir n'est pas là, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant

du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite écritoire.

J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je

tiendrais la place d'un homme utile à la patrie; m'effacer pour

qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 150 / 237 题