Je venais de publier l'_Histoire des Girondins_. Accoutumé aux
alternatives presque régulières de gloriole et de revers qui marquent
la carrière des poëtes, des écrivains, des politiques, je doutais
encore du succès de l'_Histoire des Girondins_. La publication datait
à peine de trois jours quand je reçus une lettre très-inattendue de
Béranger.
Cette lettre, la première que je décachetais depuis la publication du
livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore
vibrer le papier sous la main du patriote. Elle était longue; elle
contenait des maximes et des considérations d'homme d'État; elle me
prophétisait je ne sais quelles destinées grandioses trompées depuis.
J'ai encore cette lettre; je la chercherai à loisir dans l'innombrable
archive d'opinions diverses que trente ans de littérature, de tribune,
de politique, ont accumulée dans mes portefeuilles, et je la donnerai
aux éditeurs de la correspondance de Béranger.
J'avoue que cette lettre de l'oracle du passé, qui pouvait bien être
aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de coeur et
d'esprit supérieure à tout le retentissement de cette histoire. Les
hommes de génie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la
postérité; on peut se fier à eux quand ils parlent pour elle.
Cette lettre de Béranger sur les _Girondins_ me rappela tout à coup
une lettre de M. de Talleyrand sur les _Méditations poétiques_, lettre
plus étonnante encore et plus littérairement prophétique. Les
_Méditations_ avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain
matin, à mon réveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand à
une femme de ses amies, qui lui avait prêté le livre la veille. Ce
billet était daté de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait
supposé si peu susceptible d'une impression poétique et d'une insomnie
littéraire, disait à son amie «qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir
lu le volume, et qu'un poëte était né cette nuit.»
M. de Talleyrand et Béranger, deux hommes si semblables d'esprit, si
divers de caractères, parrains de mon avenir!... Je fus frappé et je
le suis encore; je fus même tenté de croire à leur don prophétique. Je
n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes
fortunes; mais je croirai toujours à leur amitié.