XVI

Mais disons d'abord comment je l'ai connu.

On voit assez par ce qui précède que je n'étais nullement prédisposé,

par mes antécédents si contraires aux siens, à le rechercher, encore

moins à l'aimer. Personne peut-être en France n'avait déploré plus

amèrement et plus prophétiquement que moi la révolution de 1830. Je

n'avais pas moins déploré la construction illogique et inopinée d'un

trône de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait

sur de justes mécontentements. Ce n'était pas un intérêt personnel qui

me faisait répugner à ce trône de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y

faire de fête, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas trempé

dans la _congrégation_, sorte de ligue sacrée et sourde qui se nouait

derrière l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du

gouvernement. Je m'étais absolument refusé à la confiance et à la

faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses

hallucinations, je voyais avec la certitude de l'évidence sa

catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orléans, j'honorais

ses vertus privées, je ne croyais pas à la conspiration; mais je

voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince _ne

conspirait pas, sa situation conspirait_. Or il n'était pas

suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer même sa

_situation_. Il fallait s'abstenir, s'éloigner, se laver les mains des

fautes; mais, aux jours des revers, il fallait être le plus fidèle

sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il était plus découronné; il

fallait être le plus fidèle tuteur d'un pupille d'autant plus

inviolable qu'il était plus orphelin et plus abandonné!

J'avais donc résisté inflexiblement, le lendemain de la révolution de

Juillet, à toutes les avances du prince nouveau et à son gouvernement,

qui m'offraient avec instance un rôle dans le drame. J'avais même

cessé avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni

approuver ni servir. Je m'étais retiré de toutes fonctions

diplomatiques; je m'étais fermé résolument, quoique à regret, toute

carrière; j'avais voyagé, puis j'étais rentré dans mon pays: j'y avais

été nommé député indépendant, pour débattre les intérêts de la nation.

Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions

dynastiques et antidynastiques, je m'étudiais à l'éloquence par les

beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je

cultivais la poésie dans les intervalles, ou j'écrivais l'histoire

pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprète.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 137 / 237 题