Mais disons d'abord comment je l'ai connu.
On voit assez par ce qui précède que je n'étais nullement prédisposé,
par mes antécédents si contraires aux siens, à le rechercher, encore
moins à l'aimer. Personne peut-être en France n'avait déploré plus
amèrement et plus prophétiquement que moi la révolution de 1830. Je
n'avais pas moins déploré la construction illogique et inopinée d'un
trône de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait
sur de justes mécontentements. Ce n'était pas un intérêt personnel qui
me faisait répugner à ce trône de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y
faire de fête, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas trempé
dans la _congrégation_, sorte de ligue sacrée et sourde qui se nouait
derrière l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du
gouvernement. Je m'étais absolument refusé à la confiance et à la
faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses
hallucinations, je voyais avec la certitude de l'évidence sa
catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orléans, j'honorais
ses vertus privées, je ne croyais pas à la conspiration; mais je
voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince _ne
conspirait pas, sa situation conspirait_. Or il n'était pas
suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer même sa
_situation_. Il fallait s'abstenir, s'éloigner, se laver les mains des
fautes; mais, aux jours des revers, il fallait être le plus fidèle
sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il était plus découronné; il
fallait être le plus fidèle tuteur d'un pupille d'autant plus
inviolable qu'il était plus orphelin et plus abandonné!
J'avais donc résisté inflexiblement, le lendemain de la révolution de
Juillet, à toutes les avances du prince nouveau et à son gouvernement,
qui m'offraient avec instance un rôle dans le drame. J'avais même
cessé avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni
approuver ni servir. Je m'étais retiré de toutes fonctions
diplomatiques; je m'étais fermé résolument, quoique à regret, toute
carrière; j'avais voyagé, puis j'étais rentré dans mon pays: j'y avais
été nommé député indépendant, pour débattre les intérêts de la nation.
Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions
dynastiques et antidynastiques, je m'étudiais à l'éloquence par les
beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je
cultivais la poésie dans les intervalles, ou j'écrivais l'histoire
pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprète.