Ici le rôle du poëte change tout à coup: il devient homme d'État.
Ajoutons, à la gloire de son caractère et de son génie, qu'il fut,
d'après le témoignage universel, le seul homme d'État de ce coup de
feu. Fut-il également inspiré le lendemain? C'est ce que nous allons
voir.
Béranger avait renversé un trône; mais à peine ce trône était-il en
poudre qu'il en reconstruit et en élève un autre. Ce trône d'expédient
ne fut ni celui de Napoléon, son héros, ni celui de l'héritier naturel
de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trône du duc
d'Orléans. Ainsi, la république? il l'écarta après l'avoir appelée;
l'empire? il le répudia après l'avoir provoqué; l'héritier naturel?
l'orphelin? il le déshérita sans avoir aucun crime à reprocher à un
berceau; la monarchie? il la rappela en toute hâte après l'avoir
décréditée: trois inconséquences étranges dont nous lui avons souvent
demandé compte dans nos conversations seul à seul aux pieds des chênes
du bois de Boulogne.
Ici nous le laisserons parler lui-même avec autant de fidélité que
notre mémoire, aidée de quelques notes prises au crayon sur le fait,
peut donner d'exactitude et de littéralité à ses paroles.