Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre
d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage
dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a
l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du
côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de
fausser l'esprit, comme de dégrader la langue. _Vadé_ était un
poissard, ce n'était pas un Français.
Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est
des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure
humaine en moquerie et à la traduire en dérision. À force de peindre
le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est
Callot et Raphaël: il y a un monde entre eux. Voilà pourquoi j'ai
toujours haï la caricature, cette ironie de l'oeuvre de Dieu, ce
blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi
le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait
pas à son génie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacréon,
d'Horace, de Pindare et de Racine.
Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger,
élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres:
c'était la charité du peuple, le _charitas generis humani_ de Cicéron;
son âme en était réellement pétrie.
Cette charité du genre humain le dévorait d'un amour patient, mais
actif, des progrès de la raison humaine, d'une sainte haine contre les
barbaries, les ignorances, les crédulités, les langes, les lisières de
toute espèce dans lesquels l'esprit humain est enveloppé par des
institutions plus propres à l'enfance qu'à la maturité des peuples. Il
voulait une liberté de penser et de croire respectueuse pour la pensée
et pour la foi d'autrui; une indépendance mutuelle de l'État, qui est
le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le
gouvernement de Dieu par la conscience; une égalité, non de
nivellement, égalité contre nature, qui n'a fait que des inégalités
dans toutes ses oeuvres, égalité qui ne serait pas la perpétuelle
violence des infériorités aux supériorités naturelles. Mais il voulait
une égalité de droit qui donne à chacun la faculté de s'élever par le
travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance
paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux
classes les plus déshéritées de lumières et de fortune; une Providence
de tous pour tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la
misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour
le vice, mais sans insensibilité pour le vrai malheur. Enfin il
concevait un amour sévère, intelligent, mais efficace et ardent, du
peuple: c'était la passion innée de ce bon et grand citoyen; c'était
l'âme cachée de son opposition à tous les régimes qui ne réalisaient
pas sa pensée; c'était le feu sacré de ses poésies comme de sa vie;
c'était sa philosophie politique; c'était tout son républicanisme.
De ces trois éléments de son opposition, les deux premiers devaient
mourir parce qu'ils n'étaient que des esprits de parti; mais le
troisième élément de l'opposition de Béranger était immortel comme la
philosophie de la raison et comme la charité des peuples dont il était
l'expression. Par ces deux premiers éléments de sa poésie aussi
Béranger devait mourir; par le troisième il devait durer autant que le
souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition
bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orléaniste contre les
Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la
charité populaire ne mourra pas!
Voilà, selon nous, le secret de la popularité vivace, renaissante,
éternelle en France de Béranger. On a enseveli avec lui les passions
de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle
percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y
aura une âme du peuple en France pour la recueillir!
X
Revenons aux chansons.
Nous remarquons d'abord _les Oiseaux_, chanson touchante adressée à
son protecteur, le poëte Arnault, partant pour l'exil: elle rappelle
la fidélité de La Fontaine à Fouquet. Elle n'est pas de l'opposition,
elle est de la reconnaissance.