VIII

Mais, d'abord, disons un mot des trois éléments qui concoururent alors

à former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui

donnèrent à Béranger cette popularité combinée et irrésistible sous

laquelle il fit écrouler une dynastie, hélas! pour en relever une

autre moins légitime. La décomposition historique de ces trois

éléments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce

qu'il y aura de permanent dans la popularité du nom de Béranger.

Ces trois éléments d'opposition étaient, de 1826 à 1830, d'abord le

bonapartisme de l'armée, force immense dans un peuple de soldats où

cent mille légionnaires, généraux, officiers ou sous-officiers,

licenciés ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans

toutes les villes et dans toutes les chaumières l'éternelle légende

des exploits de leur César et l'éternelle complainte de leur propre

déchéance. Béranger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait

vibrer du même doigt la corde de cet innombrable parti.

Le second de ces éléments était la Révolution.

La liberté dont on jouissait depuis la chute de l'Empire réveillait

les âmes. On ne peut pas impunément laisser penser la France; dès

qu'elle pense, elle conspire: elle conspire à haute voix sous les

gouvernements despotiques; elle conspire à voix basse sous les

gouvernements absolus.

Or dans ce qu'on appelle la Révolution en France il y a deux natures:

une nature irréfléchie, inquiète, convulsive, incapable de repos, sans

autre but que sa propre agitation, envieuse des supériorités et

inhabile à en produire elle-même; toujours prête à renverser sans

savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fièvre nerveuse nationale

qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la

croissance régulière et l'action progressive qui forment ce qu'on

appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et

de démagogie de l'esprit de civisme et de liberté.

Cet esprit de faction et de démagogie a sa langue à part, langue

triviale, dénigrante, quelquefois ordurière, jetant le mépris,

l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes

qu'elle veut saper; prêtant des pierres à la multitude pour lapider

les noms qui l'offusquent, comme les démagogues d'Athènes prêtaient

des coquilles aux Athéniens pour proscrire Aristide.

Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des démagogues, tout

en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire éclater le

rocher. Béranger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses

chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous

n'offensons pas sa chère mémoire en l'avouant ici, car lui-même, quand

il eut généreusement déposé les armes après la victoire, reconnaissait

devant nous que la sainte colère de la liberté l'avait emporté

quelquefois, dans sa jeunesse, au delà du juste. Qui de nous, hommes

qui avons traversé un demi-siècle de combats d'opinion, de presse, de

tribune, peut se rendre témoignage qu'il ne regrette pas un mot tombé

de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce

serait le dieu de l'impartialité!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 129 / 237 题