VII

À mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses

difficultés, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses

Chambres parlementaires, aliénaient de la royauté des Bourbons une

plus grande masse d'opinions désaffectionnées, aigries ou hostiles.

Les impôts et les emprunts dont il avait fallu charger la propriété,

après les deux invasions dont la Restauration était innocente,

puisqu'il fallait payer la rançon du territoire, les fureurs mal

contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nîmes et de

Toulouse, les listes de proscription dressées à regret par le roi sous

le doigt impérieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres incléments

et impolitiques des généraux, de Labédoyère, du maréchal Ney, meurtres

qui, dans quelques hommes, atteignaient l'armée tout entière; les

procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets,

les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays,

présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur

toute la surface de la France moins des apôtres de religion que des

proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui était

en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la

maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort

de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de

son parti; l'avénement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli

d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume; les

oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de

Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux

mains égarées de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de

Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône:

toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes

ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces

folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en

France une puissance plus forte que le Gouvernement.

Béranger avait ressenti ces torts dans son coeur par le contre-coup du

coeur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de

l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement

l'almanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent

rire, gronder, saigner la France jusqu'à la chute tragique de la

monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage

dans son poëte. Il faut dire aussi, à la gloire du poëte des

révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec

les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par

frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses

colères. Il avait été l'Aristophane du trône, de l'aristocratie, de

l'Église; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est

alors que ses chansons devinrent, en réalité, des odes. Ce sont

celles-là surtout que nous citerons.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 128 / 237 题