À mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses
difficultés, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses
Chambres parlementaires, aliénaient de la royauté des Bourbons une
plus grande masse d'opinions désaffectionnées, aigries ou hostiles.
Les impôts et les emprunts dont il avait fallu charger la propriété,
après les deux invasions dont la Restauration était innocente,
puisqu'il fallait payer la rançon du territoire, les fureurs mal
contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nîmes et de
Toulouse, les listes de proscription dressées à regret par le roi sous
le doigt impérieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres incléments
et impolitiques des généraux, de Labédoyère, du maréchal Ney, meurtres
qui, dans quelques hommes, atteignaient l'armée tout entière; les
procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets,
les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays,
présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur
toute la surface de la France moins des apôtres de religion que des
proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui était
en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la
maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort
de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de
son parti; l'avénement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli
d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume; les
oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de
Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux
mains égarées de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de
Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône:
toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes
ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces
folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en
France une puissance plus forte que le Gouvernement.
Béranger avait ressenti ces torts dans son coeur par le contre-coup du
coeur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de
l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement
l'almanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent
rire, gronder, saigner la France jusqu'à la chute tragique de la
monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage
dans son poëte. Il faut dire aussi, à la gloire du poëte des
révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec
les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par
frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses
colères. Il avait été l'Aristophane du trône, de l'aristocratie, de
l'Église; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est
alors que ses chansons devinrent, en réalité, des odes. Ce sont
celles-là surtout que nous citerons.