VI

Le chansonnier devenait de plus en plus un poëte politique; c'est sous

ce rapport seulement que nous le considérons ici.

Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est

enrichi suivant les uns, maculé selon nous, ne sont pas de la

compétence de la critique; elles sont de la compétence de la morale.

Nous n'en méconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique

ou érotique n'est pas de la littérature, encore moins de la politique:

c'est de l'agrément, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du

badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne

faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est à jeun et le

poëte est ivre; il n'y a pas de parité entre eux, ils ne pourraient

s'entendre: l'un raisonne et l'autre délire. Ne relisons donc pas ces

pages. Toutefois nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un sentiment

de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les débauches de

gaieté folle dans ces volumes, dont les mères déchireront bien des

pages pour préserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font

l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds

noués de faveurs déteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une

cassette, dans l'inventaire après décès d'un vieillard, souvenirs des

joies de la vie qui jurent avec la gravité du moment. Ces roses qu'on

a respirées un jour avec délices, à table ou au bal, ont un aspect

morose et une odeur malséante sur le cercueil d'un sage que nous

n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs.

Laissons donc le poëte des heureux, et revenons au poëte du peuple.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 127 / 237 题