IV

L'invasion de 1814 interrompit à peine ces chansons; dès le mois de

mai de cette année, nous retrouvons Béranger au Caveau, en compagnie

de Désaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les

meilleures espérances de la patrie après ses revers. Quatre vers de sa

chanson autorisent suffisamment à croire qu'il n'accusait point alors

les Bourbons des désastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de

ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: «Il

n'y a qu'un Français de plus.» Un autre couplet fait une allusion

reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribués aux

prisonniers français en Angleterre. On voit que le royalisme, résigné,

sentiment presque unanime de cette époque, respirait à son insu dans

ses vers:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lorsqu'ici nos coeurs émus

Comptent des Français de plus,

Mes amis, mes amis,

Soyons de notre pays.

Et plus loin:

Louis, dit-on, fut sensible

Aux malheurs de ces guerriers

Dont l'hiver le plus terrible

À seul flétri les lauriers.

Près des lis, qu'ils soutiendront,

Ces lauriers reverdiront.

Mes amis, mes amis,

Soyons de notre pays.

Enchaîné par la souffrance,

Un roi fatal aux Anglais[1]

A jadis sauvé la France

Sans sortir de son palais.

On sait, quand il le faudra,

Sur qui Louis s'appuiera.

Aimons, Louis le permet,

Tout ce qu'Henri Quatre aimait.

[Note 1: Charles le Sage.]

On parle de l'inébranlable fixité des hommes, fixité qui ne serait

qu'une incorrigible stupidité! Que l'on concilie cependant de pareils

vers dans le poëte de 1814 avec ceux qu'il écrivit quelques années

plus tard! Le poëte ne songeait évidemment alors, comme tout le monde,

qu'à panser les plaies de la France et de l'Europe et qu'à rallier

tous les combattants pacifiés dans une concorde patriotique.

En veut-on une autre preuve? Qu'on lise les deux couplets suivants de

la chanson de cette date, intitulée: LA GRANDE ORGIE:

Que le vin pleuve dans Paris,

Pour voir les gens les plus aigris

Gris.

Fi d'un honneur

Suborneur!

Enfin du vrai bonheur

Nous porterons les signes.

Les rois boiront

Tous en rond,

Les lauriers serviront

D'échalas à nos vignes.

L'opposition prématurée et inique y reçoit même un coup de marotte:

Graves auteurs,

Froids rhéteurs,

Tristes prédicateurs,

Endormeurs d'auditoires,

Gens à pamphlets,

À couplets,

Changez en gobelets

Vos larges écritoires.

Que le vin pleuve dans Paris,

Pour voir les gens les plus aigris

Gris.

V

Au mois de juin, la note commence à changer avec le souffle populaire;

mais l'opposition, dans les couplets de cette année, ne s'adresse

encore qu'à la Chambre obséquieuse, à l'aristocratie gourmée du

faubourg Saint-Germain, au clergé envahissant, à la censure

ombrageuse. On voit cependant que le poëte, accoutumé, sous M. de

Rovigo et sous M. de Fontanes, à la rude discipline de la pensée,

avait pris vite au sérieux la liberté de la presse.

Il s'en explique avec une loyale modération dans la chanson du NOUVEAU

DIOGÈNE:

Où je suis bien, aisément je séjourne;

Mais, comme nous, les dieux sont inconstants;

Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne,

Je tourne avec la fortune et le temps.

Pour les partis, dont cent fois j'osai rire,

Ne pouvant être un utile soutien,

Devant ma tonne on ne viendra pas dire:

Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien?

J'aime à fronder les préjugés gothiques,

Et les cordons de toutes les couleurs;

Mais, étrangère aux excès politiques,

Ma _Liberté_ n'a qu'un chapeau de fleurs.

Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est évident qu'il

gémit en secret sur l'invasion de la France par l'île d'Elbe et sur

les funérailles de Waterloo. Mais, aussitôt après cet holocauste de

notre malheureuse armée, sa voix s'attriste et se résigne ironiquement

au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitulée: PLUS DE

POLITIQUE avait tellement l'accent tragique du coeur consterné de la

France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Béranger aux

larmes et aux indignations sourdes de la nation.

L'armée adopta l'homme qui la pleurait ainsi:

Moi, peureux dont on se raille,

Après d'amoureux combats,

J'osais vous parler bataille

Et chanter nos fiers soldats.

Par eux la terre asservie

Voyait tous ses rois vaincus.

Rassurez-vous, ma mie:

Je n'en parlerai plus.

Sans me lasser de vos chaînes,

J'invoquai la liberté;

Du nom de Rome et d'Athènes

J'effrayais votre gaîté.

Quoiqu'au fond je me défie

De nos modernes Titus,

Rassurez-vous, ma mie:

Je n'en parlerai plus.

Oui, ma mie, il faut vous croire;

Faisons-nous d'obscurs loisirs.

Sans plus songer à la gloire,

Dormons au sein des plaisirs.

Sous une ligue ennemie

Les Français sont abattus.

Rassurez-vous, ma mie:

Je n'en parlerai plus.

Ces vers ne sont pas d'une bien haute poésie, mais ils sont d'un

profond accent de patriotisme, qui est la poésie du poëte politique.

Où est la grande pensée de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle

chantait mal, mais c'était la voix des frontières; la voix de Béranger

était le cri de Waterloo.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 126 / 237 题