XXX

Après son retour à Paris, à l'âge de dix-huit ans, en 1796, on perdait

même dans sa conversation le fil de sa vie et de ses études. Il paraît

que son grand-père et son père l'avaient rappelé auprès d'eux pour une

tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors à

ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est-à-dire à la banque,

aux fournitures d'armée et aux spéculations d'argent et de papier, qui

avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette

époque, comme sous la _Régence_ et comme de nos jours. Les

conspirations politiques s'y mêlaient aux agiotages de finances. Le

père du jeune Béranger, homme spirituel, entreprenant, léger et

aimable, disait son fils, s'était jeté tout à la fois dans les jeux de

la banque et dans les aventures contre-révolutionnaires.

«C'était un homme bien charmant et bien étourdi que mon père», me

disait souvent Béranger. «Quoique je n'eusse que dix-huit ans,

j'étais plus sensé et plus prudent que lui dans les affaires

auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque

entièrement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses

machinations politiques. Le croiriez-vous? mon père était un royaliste

de ce qu'on a appelé la _Jeunesse dorée_ du temps. Il avait la main

dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la

monarchie; il était lié d'opinion et d'amitié avec les chefs vendéens

qui rêvaient de rétablir, par les bras de quelques braves paysans, le

trône renversé par la république. Il sacrifiait ses intérêts de banque

à ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de

l'aristocratie, les procès, les exils, les prisons du gouvernement

républicain. Sa fortune tout entière y coula; il disparut et me laissa

à moi, seul et inexpérimenté, le soin de sauver ses débris et

d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dévouement et honneur, à

la satisfaction de tous les créanciers. Ce fut alors que je pris cette

intelligence nette et active des affaires qui a si souvent étonné en

moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flèches sur le même arc. Ce

fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualité,

d'aisance dans l'étroit, qui me caractérise encore aujourd'hui.

«Mais j'y pris en même temps ce dégoût de la fortune et ce goût de la

médiocrité qu'on appelle mon désintéressement, qui est vrai, et ce

qu'on appelle ma pauvreté, qui est simplement ma liberté. Je n'ai pas

voulu entendre parler des affaires pour moi-même, mais j'ai toujours

été apte à les bien comprendre et à les bien conseiller dans les

autres: les puissances financières, les Laffitte, les Pereire, qui ont

été et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin témoignage.

J'ai manqué ma vocation; j'aurais été un grand financier.»--Je le

crois, lui répondis-je, et surtout un très-grand politique.

«Bah! reprenait-il, à quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance à

la semelle de ses souliers? J'ai mieux aimé n'être rien. J'ai eu

l'ambition de Diogène; mais mon tonneau est plus commode et plus grand

que le sien,» poursuivait-il avec un fin sourire; «il contient bien

des amis, et il a contenu un fidèle amour; il dépasse encore mes

désirs. Je me suis mesuré, et je me suis bâti une destinée juste à la

proportion de mon ombre au soleil.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 94 / 237 题