Après son retour à Paris, à l'âge de dix-huit ans, en 1796, on perdait
même dans sa conversation le fil de sa vie et de ses études. Il paraît
que son grand-père et son père l'avaient rappelé auprès d'eux pour une
tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors à
ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est-à-dire à la banque,
aux fournitures d'armée et aux spéculations d'argent et de papier, qui
avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette
époque, comme sous la _Régence_ et comme de nos jours. Les
conspirations politiques s'y mêlaient aux agiotages de finances. Le
père du jeune Béranger, homme spirituel, entreprenant, léger et
aimable, disait son fils, s'était jeté tout à la fois dans les jeux de
la banque et dans les aventures contre-révolutionnaires.
«C'était un homme bien charmant et bien étourdi que mon père», me
disait souvent Béranger. «Quoique je n'eusse que dix-huit ans,
j'étais plus sensé et plus prudent que lui dans les affaires
auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque
entièrement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses
machinations politiques. Le croiriez-vous? mon père était un royaliste
de ce qu'on a appelé la _Jeunesse dorée_ du temps. Il avait la main
dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la
monarchie; il était lié d'opinion et d'amitié avec les chefs vendéens
qui rêvaient de rétablir, par les bras de quelques braves paysans, le
trône renversé par la république. Il sacrifiait ses intérêts de banque
à ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de
l'aristocratie, les procès, les exils, les prisons du gouvernement
républicain. Sa fortune tout entière y coula; il disparut et me laissa
à moi, seul et inexpérimenté, le soin de sauver ses débris et
d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dévouement et honneur, à
la satisfaction de tous les créanciers. Ce fut alors que je pris cette
intelligence nette et active des affaires qui a si souvent étonné en
moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flèches sur le même arc. Ce
fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualité,
d'aisance dans l'étroit, qui me caractérise encore aujourd'hui.
«Mais j'y pris en même temps ce dégoût de la fortune et ce goût de la
médiocrité qu'on appelle mon désintéressement, qui est vrai, et ce
qu'on appelle ma pauvreté, qui est simplement ma liberté. Je n'ai pas
voulu entendre parler des affaires pour moi-même, mais j'ai toujours
été apte à les bien comprendre et à les bien conseiller dans les
autres: les puissances financières, les Laffitte, les Pereire, qui ont
été et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin témoignage.
J'ai manqué ma vocation; j'aurais été un grand financier.»--Je le
crois, lui répondis-je, et surtout un très-grand politique.
«Bah! reprenait-il, à quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance à
la semelle de ses souliers? J'ai mieux aimé n'être rien. J'ai eu
l'ambition de Diogène; mais mon tonneau est plus commode et plus grand
que le sien,» poursuivait-il avec un fin sourire; «il contient bien
des amis, et il a contenu un fidèle amour; il dépasse encore mes
désirs. Je me suis mesuré, et je me suis bâti une destinée juste à la
proportion de mon ombre au soleil.»